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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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11 octobre 2016

QUESTIONS : une page d'enfance

 

Quel pouvait être l'état d'esprit d'une jeune femme de 23 ans, ma mère, qui enceinte de plusieurs mois, apprend la mort de son mari, et découvre que son enfant naîtra sans père ? Curieusement je ne me suis jamais posé cette question, car, dans mon égoïsme d'enfant, je ne voyais que ma propre souffrance sans songer à ce que ma mère devait avoir enduré, de se voir soudain privé de mari, et de soutien pour l'éducation de son fils. Il est vrai qu'elle trouva chez ses parents un appui inconditionnel, si bien que je grandis au milieu de mes tantes et oncles comme si j'étais un membre de cette vaste fratrie, sous la houlette de ma grand-mère et du patriarche. Ma mère m'a nourri, élevé les toutes premières années, puis elle partit pour travailler, revenant le plus souvent possible, en fin de semaine. Je l'attendais fiévreusement. Elle me manquait beaucoup, et, selon la légende familiale, je la cherchais partout, demandant à tout propos : "où donc est Jeanne ?". Je disais Jeanne car tout le monde autour de moi l'appelait Jeanne, et je ne faisais que l'appeler en écho, comme si elle ne répondais pas au titre de "maman". Bien plus tard je me mis à chercher mon père : j'avais fait une sorte d'identification entre mon oncle Joseph, l'ainé des fils, et mon père. Joseph travaillait sur une péniche et ne revenait que rarement à la maison. Je me mis à l'attendre fiévreusement, comme si, revenant enfin, c'était mon père absent qui revenait. Parfois je me répétais une chanson nostalgique et triste qui parlait d'un marin parti au loin, dont on espérait le retour - "Malbrouk s'en va en guerre/Ne sait quand reviendra" - et qui finissait par revenir, apportant cadeaux, chocolats et bonbons de mille couleurs. L'oncle Joseph devenait ce mirifique Coca-onk, une sorte d'oncle d'Amérique qui me consolait de ma solitude. Je ne comprenais pas encore vraiment la différence entre l'absence et la mort, et très longtemps, déjà sorti de l'enfance, j'attendais toujours, je ne savais qui au juste, qui finirait bien par revenir, tel Ulysse à Ithaque.

J'avais des questions, on le voit, mais pouvais-je les formuler ? Me les formulais-je pour moi-même ? J'en doute. Il y avait quelque chose d'impossible, qui faisait barrière entre je que j'éprouvais et ce que je pouvais en dire. Comment faire entendre cette douleur secrète, ce sentiment de manque viscéral que je n'appercevais pas moi-même, et qui pourtant me taraudait obscurément dans mes longues heures d'ennui, notamment à l'école, où, dans le fond de la classe, je ruminais quelque sourde rancoeur, une sorte de refus indistinct et universel, un âpre sentiment de délaissement. Rien d'étonnant, dès lors, que je ne trouvasse meilleure issue que des symptômes persistants, dont l'échec scolaire était le moindre. Les choses allaient encore plus mal à l'église, où je trouvais, pour m'en extraire, pour fuir cette insupportable odeur envahissante d'encens, de parfums féminins, de remugles rances de sueurs et d'urine, l'imparable solution de m'évanouir, et voilà qu'on me traîne au dehors, respirant à grand peine, loqueteux et miséreux. Là, dans l'étroite ruelle entre l'église et l'école, entre les bras de ma tante, je reprenais haleine, et j'étais quitte : il n' y avait plus qu'à rentrer paisiblement, dégagé certes, mais malheureux.

Et je ne dirai rien des fessées mémorables que me flanquait l'oncle Joseph quand je revenais tout souillé de l'école.

Je n'étais pas un enfant battu, ni négligé, ni abandonné, j'étais aimé et entouré, mais j'avais trop de questions informulables, informulées, ignorées. A qui donc aurais-je pu m'adresser ? Il y avait là des braves gens, un peu simples, honnêtes, droits, bienveillants et tout ce que l'on voudra, et pourtant il n'y avait personne. Et qu'on ne me parle pas de Dieu - car s'il est toujours loisible de l'implorer, il ne vous répond pas. Je crois bien que je conçus assez tôt une aversion pour la personne du Christ, en particulier pour sa posture lamentable de crucifié, que je ne pouvais pas ne pas voir, pendu à ses clous aux mains et aux pieds, et me demandant comment il se faisait que le poids du corps ne l'entraînât point à se déchirer du haut jusques au bas. Je détestais en particulier le torse où l'artiste avait figuré un coeur tout rouge, écorché, saignant et écumant, supposé exprimer l'amour inconditionnel pour l'humanité. Je n'éprouvais que du dégoût, mêlé de rage, d'écoeurement et de révolte. Je ne voulais pas de cet amour-là, et à choisir, j'aimais encore mieux mon incurable solitude.

Voilà quelques notes rapides et sincères sur un passé très lointain. Il est curieux que de tels souvenirs puissent remonter dans la conscience d'un septuagénaire. Mais les souvenirs, bien que datés, et parfois avec la plus grande précision, sont intemporels. Ils ne disparaissent définitivement qu'avec la conscience de leur auteur, ou des proches qui en ont reçu le témoignage. C'est notre manière, à nous les hommes, de nous garantir de la fuite du temps, lequel, de toute manière, finit toujours par avoir le dernier mot.

 

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