ETRANGE PASSION : journal du 10 août 2016
ETRANGE PASSION
C’est une étrange passion que l’écriture, qui me sollicite sans cesse, qui ne me quitte jamais longtemps. Et même de rêvasser sur un banc de parc ou sur mon fauteuil de jardin, voilà que les mots se précipitent dans ma tête, s’amusent à former des bouts de phrase, que je m’empresse de noter quand ils me semblent bons. Ainsi naissent les poèmes, qui semblent dons des dieux, imprévus et imprévisibles. Aucun effort intellectuel, aucune volonté, aucune pensée consciente ou délibérée ne saurait produire de telles associations, si libres, si allègres, si déroutantes. Il faut se laisser aller, accueillir ce qui se présente, ne rien contrôler, ne rien vouloir, alors parle le daïmon, qui n’est en somme que l’autre en moi, la voix chère, énigmatique et capricieuse de la vie souterraine. A tout prendre je ne vis vraiment que pour cela, pour entendre, ouïr, audir, me surprendre en me laissant surpris. Car je ne puis ni prévoir ni commander. Cela vient ou ne vient pas, tout ce que puis faire c’est de m’aménager des plages de temps libre, de m’asseoir et de me rendre disponible.
La vie, à mes yeux, ne vaut que par là. Elle prend son sens depuis cette profondeur, depuis cette source cachée, se livrant dans cette débauche de mots jamais épuisée, qui, jour après jour, écrivent une sorte d’histoire, plus vraie que l’autre, dessinent une trame, une destinée inapparente, la vraie. En regard, tout ce que je peux vivre par ailleurs est du semblant, du paraître, de la montre et de la posture. Mais il est bien certain qu’aucune pleine authenticité n’est possible dans le monde tel qu’il est, et si l’on a quelque goût pour la vérité il faut se mettre à l’écoute de la source.
Ecrire c’est transcrire.
C’est le matin, quand l’esprit est vif, lavé par le sommeil et le rêve de toutes les scories de la veille, que l’écriture est la plus aisée, coulant et roulant comme des vagues sur le rivage. Tout ce que je fais au réveil ne vaut que comme préparatif : j’expédie les nécessités, je vais faire un tour pour acheter mon pain, réveiller la sensibilité et l’entendement, et après, assis à mon bureau, commence la danse. Ce sont deux heures de folie douce, d’abandon, de joie mêlée, d’incertitude, de caprice, de liberté, d’exploration mentale. Commençant mon texte je ne sais pas où je vais, je n’en connais ni la suite ni la fin, je me laisse conduire, associant comme cela vient, sans plan, sans direction préétablie, sans souci de plaire ou déplaire, sans contrainte, sans modèle, sans intention particulière. Parfois, au milieu du texte, je m’arrête, je ne sais plus où j’en suis, je me demande si je ne suis pas à délirer, si tout cela a le moindre sens. Puis une nouvelle idée apparaît, et je m’élance pour une seconde saillie. Vient le moment de conclure, assez difficile. J’hésite, et là je l’avoue, j’ai besoin de réfléchir plus consciemment : rien de plus délicat qu’une conclusion qui doit embrasser le texte dans une formule, sans être une répétition ni un affaiblissement. Reste le titre. Rien de plus difficile qu’un titre lorsque l’idée ne précède pas le texte, qu’elle ne se révèle pleinement qu’à la fin, et qu’il faut par ailleurs donner l’envie de lire. D’où une pratique du déplacement, comme faisaient les surréalistes dans leurs peintures, où le titre semblait sans rapport avec le tableau, ouvrant un nouvel espace, déjouant la prévisibilité.
Le pire c’est la banalité. Eveillons le lecteur en déjouant ses attentes, brisant ses certitudes, équarrissant ses opinions toutes faites. Tout est bon qui éveille la pensée à la pensée.