Du CRI et des LARMES
Deleuze a écrit "l'aboiement du chien est la honte du règne animal". Je me demande comment le bon Schopenhauer, grand ami des chiens, aurait réagi à cet apophtegme, s'il eût été notre contemporain. Quant à moi je dirais plutôt : "le cri du bébé est la désolation des tous les règnes réunis, ceux du ciel, de la mer et de la terre".
On vient au monde en criant. On le quitte en pleurant. Etrange espèce qui ne se console ni de vivre ni de mourir !
"On ne vit que deux fois" disent les Japonais "en naissant et en mourant". Et entre ces deux portes, que faisons-nous ?
Pourquoi l'enfant pleure-t-il ? pourquoi crie-t-il ? Allez savoir. On dira qu'il a faim, ou soif, qu'il est indisposé par ses langes, qu'il craint l'étranger, qu'il souffre d'indigestion, et de quoi encore ? Longtemps la médecine affirmera que l'enfant ne souffre pas. Mais alors, pourquoi pleure-t-il, hurle t-il, se tortille-t-il comme un possédé ? Il faudra attendre Mélanie Klein pour comprendre qu'il est agité, tout comme l'adulte, de tensions internes, de pulsions destructrices, d'envie et de haine, de rage et de désespoir. Il est comme nous, en plus archaïque, en plus violent, en plus immédiat. Il ne peut encore gérer ses conflits, il ne dispose pas d'un système symbolique pour dire ses affects et ses tourments. D'où le désarroi des parents : de quoi souffre-t-il, que nous veut-il ? Et l'on va chercher des motifs, des causes, des explications, des raisons, et pour finir, le pédiatre.
Ce qu'il nous présente et qui nous désarçonne, c'est une douleur inexplicable, injustifiable, innommable, douleur de l'existence en tant que telle. C'est pourquoi elle nous irrite, nous exaspère, nous ramenant à notre propre impuissance, à ce fond sans fond qui excède et précède toute raison.
Pourquoi tant de peintures populaires exposent-elles le visage douloureux de l'enfant en pleurs ? Pourquoi tant de films macabres ? Il faut croire, en effet, que "l'homme désire l'enfer" (Lacan) - qu'il désire d'un désir inconscient, à l'inverse d'une volonté qui veut la vie. Nous voulons la vie, nous désirons la mort.
C'est ce désir-là qu'il faut examiner, sonder, explorer si l'on prétend s'en délivrer. Je n'ai plus nulle complaisance pour le morbide ; en art comme ailleurs, j'opte pour l'apollinien, et comme dans la Flûte Enchantée de Mozart, dorénavant, repoussant les ombres de la nuit, je fais le pari du Soleil.