De la PERCEPTION ENDOPSYCHIQUE (2)
"Le bhikku (le moine) demeure en observant le corps physique selon le fonctionnement du corps physique. Cette introspection est présente à lui, uniquement pour la connaissance, uniquement pour la réflexion, et il demeure dans le monde, attentif, discipliné, sans convoitise, sans aversion". La même formule est reprise pour les sensations : observer les sensations selon le fonctionnement des sensations, puis pour la pensée et les objets mentaux. Il s'agit donc bien de développer la perception endopsychique, à partir du plus grossier, le corps propre, vers des processus plus subtils, les sensations (qui révèlent et font éprouver le caractère changeant, éphémère, transitoire des processus internes et externes), la pensée (elle aussi infiniment mobile, capricieuse et virevoltante), et enfin les objets mentaux (représentations, images, fantasmes, rêveries, constructions psychiques, idées) - en précisant à chaque fois : selon le fonctionnement spécifique de la catégorie envisagée, le corps selon le corps, les sensations selon les sensations etc. Cette idée de fonctionnement me semble très importante : nos idées, nos concepts réifient, fixent et généralisent en posant des entités trompeuses, il faut donc revenir à la perception du changement, par lequel on peut parvenir à l'intuition inébranlable de l'impermanence de tous les processus, en nous et hors de nous. Les sensations viennent et passent, d'autres surgissent, et passent, cela ne s'arrête pas, du moins dans le fonctionnement ordinaire de la conscience. Il en va de même pour les images mentales, et même les idées. Ainsi le pratiquant peut découvrir par lui même l'impermanence universelle au lieu de la recevoir comme une idée étrangère, à la quelle on adhérerait par conformisme ou par servilité. Pour reprendre le texte : "demeurer en faisant de lui même son propre refuge, mais de personne d'autre".
On ne peut accéder à une vérité que par l'expérimentation directe et personnelle. Toute idée reçue n'est qu'une opinion controuvée.
Second point : la pratique vise la connaissance. Il ne s'agit pas de se complaire dans quelque royaume illusoire, ou dans l'hédonisme. Encore moins de fuir la réalité du monde. C'est bien par la connaissance que se profile une voie : pourquoi s'attacher au corps, aux sensations, à la pensée, aux objets mentaux, si nous découvrons qu'ils ne possèdent en eux rien de stable, de solide, de permanent ni de satisfaisant ? Que valent nos idées, nos représentations, nos idéaux et nos fixations, une fois découvertes leur inanité, leur fondamentale vacuité ? Il s'agit bien de parvenir à un non-attachement, à une vision libérée, au delà des théories, des idéologies et des crispations mentales. Remarquons qu'en Grèce, Pyrrhon, sans doute influencé par des sages orientaux lors de son voyage en Asie, tiendra des propos similaires : suspendre le jugement, se libérer des fixations d'opinion, s'ouvrir infiniment à la diversité et à l'imprévisibilité des choses.