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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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17 février 2016

De l'EMPATHIE

 

L'empathie, que la psychologie récente prend le soin de distinguer de la sympathie, encore que les deux termes soient manifestement synomymes, serait une aptitude subjective à dépasser l'égocentrisme spontané pour se mettre à l'écoute de l'autre, et nommément de sa souffrance - ce que désigne clairement le "pathie" - ou, si l'on veut, à entendre le "pathos". Le risque, c'est bien évident, est de sombrer dans le pathos à deux, de se mélanger ensemble dans la souffrance, de développer une sorte de confusion sentimentale, ou de ressentir et de parler en écho, selon la logique d'une échollalie aussi stérile que "pathétique". On se croit fin psychologue à partager les affects, alors qu'on ne fait guère que se laisser glisser dans le choeur tragique, ou, pire encore, dans le drame bourgeois. Ce serait là, au sens strict, de la sym-pathie, souffrir avec, ressentir avec, mettre en commun les larmes et les afflictions. Mais l'expérience montre à foison, que si le plaignant peut se croire entendu, rien ne peut émerger de cet émoi en termes de vérité. On pleure beaucoup, mais on n'avance guère.

C'est pour éviter cet écueil que certains psychologues ont créé le terme d'empathie : il faut éviter de couler dans l'affect, se maintenir à une distance suffisante, sans verser pour autant dans la froideur ou l'insensibilité. Entendre ce qui se dit (et pas seulement écouter car on peut écouter sans entendre), mais ne pas se laisser entraîner par le discours manifeste, ce qui signifie qu'on entend à deux niveaux à la fois : le manifeste et le latent, le visible et le caché, le dit et non-dit, essayant d'entrevoir, au delà des mots, de plus subtils rapports, des intentions, des structures inapparentes, mais essentielles. Cette division interne de l'écoutant est en rapport avec la division implicite du parlant : là où le parlant parle d'une seule pièce, entraîné par la fougue indivise de sa souffrance, ignorant de ce qui le fait parler, l'écoutant réintroduit, dans son écoute, la distance intérieure que le parlant ignore ou méconnaît. En d'autes termes j'écouterai, par de là ce qui est dit (l'énoncé manifeste) une autre voix, celle de l'énonciation, la vérité du sujet qui énonce. Or chacun sait que ce qui est dit (l'énoncé) peut être en contradiction avec l'intention énonciatrice. "Je veux ton bien" - l'énoncé dit : je te veux du bien - l'énonciation, inapparente, serait plutôt - je veux ton bien et je l'aurai.

Entendre de la troisième oreille, disait Nietzsche. Freud recommandait une écoute flottante, sensible aux manifestations de l'inconscient. Les deux auteurs se réfèrent au souci de la vérité, dont le statut ordinaire est d'être voilée. Si l'on veut garder cette idée d'empathie on pourrait la définir comme cette attitude méthodique d'écoute du discours qui, en deça du discours, s'efforce de se mettre au diapason de la vérité enfouie qui pourtant émerge par bribes dans la parole du sujet. C'est signifier que dans tout discours, où l'énoncé occupe la place centrale voire exclusive, c'est le sujet de l'énonciation qui est à entendre, le sujet parlant qui ne sait pas ce qu'il dit, ou ne veut pas dire, ou veut dire sans dire, glissant et louvoyant, de leurre en leurre, toujours échappé comme le furet de la fable, et qui, parfois, l'air de rien, lâche le mot, le mot du vrai.

Tout en chacun, dans la vie courante, parle en tant que ceci et cela, avocat, médecin, professeur, économiste et autres, s'identifiant à sa fonction, son statut, son rang social, se normant sur la normalité ou normopathie ordinaire. Discours attendu, conventionnel, prévisible. Et cela jusque chez l'assasin, le criminel, le prévaricateur. Et chez le mari, l'épouse, la maîtresse ou l'amant. Tout est réglé, et chacun tient son rôle, parle selon son rôle. L'empathie consiste à faire ce pari insensé que, derrière le voile, se tient un sujet de la parole, et que dans certaines conditions favorables ce sujet peut dire enfin quelque chose de sa vérité.

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Commentaires
T
Qu'il se risque à se perdre, à lâcher les amarres, à accepter de perdre un morçeau de sa vulnérabilité. Et cela fonctionne dans les 2 sens, praticien et patient. Qu'il se risque à l'exposition. Tout comme le patient se risque à se dire, à se dévoiler. Brisant en chacun des modes d'être basés sur la défense et le paraître. Condition sine qua non pour grandir chacun. Les charlatans se reconnaissent dans cette prise de risque, s'ils s'y aventurent ou pas, en terra incognita, sans les certitudes, certifications et garanties.
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C
A mon sens, l'empathie ça ne marche vraiment que si (disons) « l'empathe » risque quelque chose, s'il engage son versant fragile avec l'autre. (Même s'il s'agit d'un « professionnel » de l'écoute). Que s'il se sépare du bord bien stable et qu'il s'aventure dans le grand bain. S'il ne sait rien d'avance, de l'autre, de lui-même. Alors l'empathie trouvera peut-être à s'exercer et les étonnements qui vont avec.
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O
Devant ces commentaires si justes et savamment référencés, je suis tenté de me taire; mais ajouter un mot, c’est dire mon plaisir, mon enthousiasme envers ceux dont la culture favorise la  pensée. Qui sont probablement beaucoup plus nombreux que nos médias et nos politiques le disent ou le suggèrent, ou ne le suggèrent pas. <br /> <br /> <br /> <br /> N’étant pas trop sentimental, je ne crois guère à la thérapie grâce au psychanalyste. Sinon l’aide qu’apporte toute prise en charge de la souffrance d’autrui. Sinon comme un art dont il faut avoir le don, comme Dolto semble l’avoir eu. Sinon pour « perfectionner » éventuellement le psychanalyste.<br /> <br /> <br /> <br /> Le commentaire d’aladineyasmine m’amène à penser qu’un certificat d’études de psychologie devrait être exigé pour le CAPA. <br /> <br /> <br /> <br /> La vie sociale est un jeu de rôles; la société un théâtre, particulièrement visible dans les instances judiciaires. Etre socialisé, c’est connaître son rôle et l’accomplir de la manière la plus juste.<br /> <br /> <br /> <br /> Vouloir trop la « vérité » peut être inquisitorial, et révéler quelque intention destructrice ou coupable cachée.<br /> <br /> <br /> <br /> En revanche la recherche de la vérité, vouloir retirer son voile ( alithea ) à la vérité portant le masque de la persona, recherche que nous portons en nous, honore notre condition si misérable par ailleurs.
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K
L’empathie pourrait même devenir sentiment de parenté à un certain degré. Le récit scientifique moderne offrant des éléments cohérant pour faire advenir une représentation du monde inclusive. Les particules élémentaires qui composent notre corps, naissant un milliardième de seconde après le commencement de l’univers, dans le feu, la chaleur et l’explosion de la matière. Cette table à côté de moi, cet oiseau en face de moi, cette personne là-bas, sont composés d’atomes tout comme moi. Nous sommes donc semblables. La vision démocritéenne enrichie des apports de la science moderne pourrait être une bonne assise à cette représentation inclusive, relativisant au passage, les hiérarchies, les pseudo-petites-différences et autres distinctions discriminantes.
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K
Cette qualité d’écoute, Freud déjà en parlait (et bien d’autres avant lui). Elle suppose suspension du jugement, de l’esprit critique en soi, un état de repos actif, neutralité, ouverture et bienveillance, d’un savoir écouter au-delà des mots, du manifeste. De celui qui parle, qu’il dise tout, alors qu’il n’est pas possible de tout dire, ce passage du tout de la pensée au pas-tout de la parole brisant le flux intérieur en mots éparses, d’être attentif à la singularité, à la fausse bizarrerie qui fait sens, qui émerge du flot banal du discours. Est-il possible pour celui qui écoute de suspendre ou de neutraliser sa grille référentielle ? Oui ! S’il en a conscience, et qu’il s’en déprend, pour laisser advenir le vrai de celui qui parle. Puis, cette qualité d’écoute, que permet-elle ? La libération de celui qui est englué, pris au piège de lui-même, par l’émergence d’une variation créatrice dans la répétition du discours. L’empathie serait donc la capacité de ressentir les émotions, sentiments et expériences d’une autre personne. Être souriant à la vue d’un être souriant souriant. Être attristé à la vue d’un être souffrant. En mode miroir. Puis, je modifierais la définition générique qui n’est pas assez inclusive, remplaçant le mot personne par celui d’être (animal, végétal, minéral, divin).
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