JOURNAL du 15 décembre 2015
Nous voilà pris à la gorge entre la montée de l'extrême droite et le terrorisme, importé du Moyen Orient. S'y ajoute, pour faire bonne mesure, la crise écologique planétaire. On a parfois le sentiment, cela m'arrive assez souvent, de vivre sur une banquise menacée par la montée des eaux. Et alors je me demande : que pouvons-nous opposer à tous ces périls ? Notre société, notre culture, sont-elle si misérables, si corrompues, si chancelantes, que de toute manière nous allons couler ? N'avons-nous donc plus rien qui puisse faire barrage, qui mérite de survivre au cataclysme annoncé ? Et de fait, à voir l'ineptie de la politique, l'incurie notoire des élus, la corruption politique et économique, l'abstentionisme et l'indifférence méprisante du corps électoral, le chômage organisé, le délaissement de la jeunesse, l'arrivisme et la cynisme des possédants, tout cela me fait penser que rien, ou à peu près rien, ne justifie notre monde, n'en fonde la valeur.
Pourtant je ne voudrais vivre dans aucune autre partie du monde. Et cela signifie bien quelque chose. Comme il est difficile d'être à la fois juge et partie je ne puis évaluer correctement les apports de l'Occident. D'un côté le colonialisme, l'expansion, les guerres de conquête, la déportation massive des Noirs, le génocide des peuples amérindiens etc - de l'autre le développement des sciences et des techniques, le pluralisme politique, la libre circulation des idées, l'inventivité, et une certaine forme de liberté. Qu'est ce qui mérite de vivre dans l'avenir, qu'est ce qui donne sens et valeur ? Sûrement pas le capitalisme mondial, l'exploitation éhontée de la planète, ni la paupérisation programmée des minorités et des peuples du tiers monde. Ce qui mérite de vivre c'est ce que la Grèce a autrefois initié, dont l'esprit peut toujours encore nous illuminer, et qui s'exprime globalement dans le beau nom de "Philosophia", au sens le plus large du terme : amour de la connaissance, libre pratique de la recherche désintéressée, sens de la mesure, amour de la nature, sagesse, éthique et métaphysique.
Je pense très sérieusement que nous sommes à présent engagés dans une révolution anthroplogique de grande ampleur dont il est impossible de prévoir l'issue. Le facteur déterminant n'est plus la politique - au sens classique de terme, laquelle accompagnera le changement, ou sera contrainte de suivre, vaille que vaille. Tout se jouera autour de la question écologique : en termes marxistes on pourrait dire que la transformation inéluctable des forces productives et des moyens de production sous la pression des nécessités vitales (sauver et gérer les ressources, produire sans polluer, rénover la technologie etc) entraînera une modification tout aussi drastique des rapports de production et des organisations sociales. Rien ne garantit que la situation s'améliore dans un proche avenir, elle peut complètement dégénérer. Mais c'est Marx encore qui disait que l'humanité ne se pose que les questions qu'elle peut résoudre. Espérons qu'il ait raison. Quant à moi, je l'avoue, je n'envie guère la situation qui sera celle de nos descendants. Nous aurons tout fait pour leur rendre l'existence à peu près impossible.
C'est la première fois depus soixante dix ans que nous avons le sentiment oppressant d'un avenir incertain et périlleux. Cela n'est pas fait pour rendre les gens indulgents et compréhensifs, et l'on voit déjà de dangereuses manifestations de repli identitaire, de sécuritarisme et de réaction politique. La tentation est grande de se replier dans sa tour d'ivoire, sauf qu'il n'y plus guère d'ivoire, et de tour imprenable encore moins. Peut-être faut-il sérieusement songer à cultiver la pauvreté, qui n'est pas la misère, et le misérabilisme pas davantage. La pauvreté est vertu, quand elle signifie le renoncement à la superfluité, et le courage de faire fructifier l'essentiel.