Le PHILOSOPHE face à l'ACTUALITE
Il est difficile de conserver la sérénité face à certains événements tragiques : ce monde nous en donne tous les jours, de plus en plus insupportables. Il m'est parfois quasi impossible de ne pas réagir, de ne pas crier mon écoeurement, de ne pas hurler mon dégoût à la face de l'univers. Mais à quoi bon ? Je n'ai nulle qualité particulière, nulle compétence qui justifierait une prise de position publique. Je vois que dans les médias on invite fort souvent quelques "philosophes", toujours les mêmes, supposés apporter quelque lumière supplémentaire, mais à les écouter, ce que je fais d'aventure, je n'entends rien qui justifie cet honneur : en quoi, je vous prie, l'étude des textes, la lecture de Platon, de Machiavel ou de Kant apporteraient-elles de quoi comprendre les faits présents, qui échappent à toute logique traditionnelle, qui renversent toutes les catégories de la pensée politique classique ? Ces messieurs n'en savent pas plus que le commun des mortels, ne disposent d'aucune information qui ne soit déjà étalée en public, d'aucun accès aux secrets d'Etat. On s'imagine que le "philosophe" serait une sorte d'homme universel qui aurait à dire sur tout, qui jouirait d'une compétence illimitée, dans les affaires privées comme dans les affaires publiques, qu'il saurait comment éduquer les enfants, gérer la crise de la puberté, conseiller les couples en difficulté, inspirer le prince, jouer au ministre, faire le député ou l'ambassadeur, et quoi encore ? Il serait à la fois psychiatre, criminologue, conseiller conjugal, sociologue et économiste, parlementaire et secrétaire, journaliste, éditorialiste, cinéaste et chanteur de rock. C'est ridicule. Cela me rappelle les beaux temps de la sophistique, lorsque des errants plus ou moins inspirés donnaient des leçons de rhétorique aux jeunes Athéniens férus de gloire et de montre, mais certains sophistes, les plus grands d'entre eux, avaient au moins le souci éducatif et savaient ce qu'ils faisaient - ce qui ne semble pas être le cas de nos apprentis sorciers contemporains.
Je ne saurais, un instant, me mêler à cette foire d'empoigne, et, devant le spectacle consternant de ces affairés du bocal, je ne puis que faire marche arrière et revenir à mon jardin, que je n'aurais pas dû quitter :
"Auprès de mon arbre je vivais heureux
J'aurais jamais dû m'éloigner de mon arbre
Auprès de mon arbre je vivais heureux
J'aurais jamais dû le quitter des yeux".
J'estime quant à moi que ni le philosophe, ni le poète, ne sont des "intellectuels" à la mode sartrienne, dont il faille attendre des enseignements décisifs sur le cours des choses, encore moins sur les solutions qui conviennent. Ce qui ne veut pas dire qu'il doive se tenir dans un intemporel désincarné. A titre privé, comme tout un chacun, il sera aux prises avec la réalité telle qu'elle est, et pourra y prendre sa part. Comme citoyen lambda j'ai mes opinions, dont je peux changer, j'ai mes préférences politiques et culturelles, je vais voter quand j'estime qu'il faut le faire, je ne refuse pas la discussion quand elle est sincère et qu'elle a le souci du vrai, mais je ne vais pas combattre et militer dans mes écrits, du moins au niveau des choix immédiats, comme les élections par exemple. Par contre je considère que c'est une question hautement philosophique de savoir dans quelle direction s'engage le monde, où va la technique, quelles mutations se profilent qui déterminent l'image à venir de l'homme et de l'humanité. Au delà des querelles du jour il y a un cours des choses, moins apparent, pour lequel il faut une conscience philosophique, formée à l'étude des grands mouvements de l'histoire, des grandes pensées qui ont façonné les esprits, capable de soupeser les évolutions - non de prévoir, car nul ne peut prévoir - mais de répérer et de décrire les lignes de force à l'oeuvre dans le concert des hostilités et des alliances.
Aujourd'hui - par aujourd'hui j'entends la période présente - je vois deux problèmes majeurs : le premier, et le plus grave, c'est la nuisance technologique dont on commence à percevoir les effets. Nos choix à court terme détermineront la situation à plus long terme. Or il y a urgence. Cette question implique tous les gouvernements et tous les habitants de la planète. Le second c'est le choix de société : notre démocratie est très imparfaite, plus formelle que réelle, il faut manifestement l'amender, et vite. Un totalitarisme d'un nouveau genre, à vocation universaliste, et qui s'étend, représente la menace la plus grave que nous ayons connue depuis 70 ans. La conjonction de ces deux dangers, qui est possible, peut avoir des répercussions dramatiques. Si nous ne nous réformons pas au plus vite nous risquons la catastrophe. Mais de cela tout un chacun peut avoir la pleine conscience, s'il consent à observer et à réfléchir. Le philosophe, ici, ne peut faire autre chose que d'énoncer intelligemment des évidences.