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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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10 février 2026

JOURNAL INSOLITE - De siècle en siècle - 10/2/26

Dans les années 1960 mes grands parents vivaient encore à la mode du siècle précédent, sans voiture, machine à laver ou télévision. Il n'y avait pas d'images, et pas de texte, rien que des pratiques, et le silence réfléchi d'une activité incessante. On ne parlait guère qu'aux repas, du moins pour les adultes, car les enfants étaient réduits à un silence poli, que toutefois je ne craignais pas d'enfreindre. J'étais plutôt polisson, curieux de tout, volontiers interrogateur. Mais j'obtenais peu de réponses. Il ne me restait qu'à échafauder, à ma sauce, des solutions baroques à mes énigmes d'enfant. La seule parole vraiment signifiante, ou supposée telle, venait des offices religieux, auxquels nul n'aurait songé à se soustraire. Quant aux livres il n'y en avait pas, hormis deux ou trois bibles que je surpris par hasard dans le secrétaire, toujours fermé, de mon grand-père, que j'avais osé ouvrir, quelque jour de curiosité irrépressible : j'y vis quelques gravures édifiantes du Nouveau Testament, notamment la scène, qui me frappa beaucoup, de Jésus délaissant le travail de charpenterie de Joseph son père adoptif, pour aller s'instruire auprès des docteurs de la Loi, y discutant d'égal à égal avec des maîtres chevronnés. Ainsi donc même un enfant pouvait se former, s'instruire, contester et discuter, à la condition que ce soit dans un espace voué à la culture.

Mon grand-père, comme le Chat Botté, était le benjamin d'une fratrie pléthorique : pour sauvegarder les terres, éviter de morceler à l'excès l'héritage, il dut se contenter d'une maigre compensation pécuniaire, qui lui permit toutefois de s'établir à la périphérie de la ville. Il était travailleur et ingénieux, si bien qu'il sut faire fructifier son jardin et entretenir cahin-caha sa maison, laquelle, mal achalandée, mal isolée, consommait une quantité excessive de charbon. C'était pauvre, c'était humble, mais enfin vivable. A l'époque on voyait encore des chevaux dans les rues, certains camarades couraient derrière les attelages pour ramasser du crottin, un beau tas de fumier empestait gaillardement le jardin, certains jours on entendait un brave homme crier dans la rue : "Chiffons, vieille ferraille", mon grand-père lui vendait quelques fourrures de lapin séchées à la poutre de la cour, il y avait des poules, des coqs, des lapins, des oies, des cochons, des chiens et des chats, et tout ce beau monde cohabitait sans conflit majeur. Mais il y avait aussi des scènes affreuses, lorsque mon grand-père, avec son fils, délogeait le cochon de sa porcherie, l'attachait par les pattes, et l'éventrait à coups de hache, pour le sang et le boudin. Les grognements, les cris de désespoir de la pauvre bête me déchiraient les entrailles, et j'avais bien du mal à m'expliquer une telle sauvagerie, qui ne cadrait en rien avec l'image que je m'était faite de mon grand-père. De même pour le massacre des poules, et le gavage des oies. Dans ce milieu rustique on ignorait la sensibilité, laquelle est au fond un caprice de riche bien nourri qui ignore tout de la nécessité du pauvre.

Si bien qu'au fond je ne suis pas né au XXème siècle mais au XIXème, dans un milieu agricole tardif, avant que les derniers paysans ne fussent expulsés des campagnes pour trouver du travail en ville. Le spectacle de nos villages, aujourd'hui, sans chevaux, sans vaches, sans purin, sans paysans, sans outils agricoles, relève plus de la banlieue urbaine que du village. Les villages en Alsace sont devenus des musées à ciel ouvert, jolis à souhait, proprets, astiqués comme des breloques, mais vides, exsangues, sans âme. On n'y rencontre plus que des touristes. Même les cafés, qui étaient l'âme vivante du lieu, ne brassent plus la population locale. Rien, absolument rien n'évoque la riche activité artisanale et agricole. Maintenant le travail se fait dans de vastes usines agronomiques, avec des rendements standardisés, selon la logique capitaliste.

Je me demande même pourquoi je retournerais là-bas, en dépit d'une envie qui me point par moments. Qu'y trouverais je donc que je ne trouve ici ? Et ce que j'ai dans la mémoire est si lointain, si évasif, si daté, si introuvable que je ne pourrais qu'être déçu. Le temps a passé, on n'y peut rien, les images s'effacent à mesure, et ce qu'il en reste évoque davantage une absence qu'une réalité tangible. C'est le drame de ceux qui ont quitté leur pays. Dans un de ses romans Kundera évoque le sort de certains Tchèques qui ont fui le régime communiste pour s'établir en France. Retournant vingt ans plus tard au pays, ils découvrent avec tristesse que pour les Tchèques ils ne sont plus Tchèques, sans être pour autant Français, mais des apatrides, étrangers en tous lieux, sans feu ni lieu, à jamais errants sur cette terre.

Ce que je suis moi aussi. Mais je ne m'en afflige plus depuis longtemps. Je trouve au contraire dans cette situation un excellent motif de réjouissance. N'appartenant à personne je n'ai à servir personne. Et si je n' ai pas de nid, de refuge, pas même une tradition qui me tienne, c'est pour mieux me singulariser dans l'universel sans patrie.

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