JOURNAL : 3 nov - la journée idéale
La journée idéale je vais en donner ici la formule mathématique : JI= JR-Dr.
Traduction : la journée idéale c'est la journée réelle moins les désagréments réels. Vous voyez, mon ambition est des plus modestes : non plus quam minimum. Je n'espère pas voyager aux Seychelles, me prélasser sous les cocotiers, courir les Pyramides mexicaines, escalader le Machu Pichu, sonder les gouffres ou me perdre sous les glaciers. Rien que de très ordinaire, journée réelle d'un homme sans prétention, sans envergure, un aimable far-niente, faire rien plutôt que ne rien faire, faire juste ce qu'il faut pour témoigner d'une existence vivante, pensante, existante. Ma journée s'organise de fait autour de l'écriture, c'est en fonction d'elle que je dispose mes plages horaires, sachant que je ne suis pleinement valide, et efficace, et inventif qu'en fin de matinée. Si bien que le petit matin consiste à me mettre en situation : ablutions, petit déjeuner, un peu de ménage, chercher le pain, car il me faut une vigoureuse aération pour décrasser, stimuler mes neurones. Vers 10h30 je suis bon, pleinement réveillé, disponible, apte à sentir se lever et parler les voix intérieures. Je n'ai plus qu'à transcrire le flux, corrigeant deci delà, réfléchissant quelquefois, mais les mots viennent assez aisément, comme si un Autre, que je suis sans l'être tout à fait, prenait la relève et dictait à ma place. D'où une grande facilité, qui me semble parfois, à moi-même, relever de la magie. Mais il faut dire que lorsque je n'écris pas, l'après midi par exemple, je ne suis pas inactif pour autant : j'entends en moi soudre des phrases, des idées, des images, que j'essaie d'imprimer dans ma mémoire, qui travailleront d'elles-mêmes, sédimenteront sans effort, et se révèleront, plus ou moins fidèles le lendemain matin.
Après le déjeuner je fais toujours une sieste. Je me targue d'y être passé maître : je m'attribue sans vergogne le grade de huitième dan, sur une échellerai de dix. Il faut laisser un peu de jeu, et lorsque j'aurai atteint le dixième, je serai bon pour la vie éternelle : qu'est ce qu'un défunt sinon un siesteux pour l'éternité? Enfin je rejoindrai Bouddha dans la vacuité du parinirvâna.
Le reste de l'après midi se passe en promenade, lecture, exercices de Yoga ou de Chi Gong, quelquefois, rencontres avec des amis. Le soir je suis souvent fatigué, et quand je n'anime pas de Café Philo, je m'allonge sur mon canapé, et rêve vaguement en regardant la télé.
La lecture m'est précieuse : elle me stimule. Mais je vois que je ne suis pas toujours très attentif, je musarde et m'ébats au lieu de lire. Le lendemain j'ai à peu près tout oublié. Il n'importe, pendant que je lis je suis actif à ma manière, j'enregistre passivement certaines idées ou images qui feront travailler mon imagination. Cela dit je ne copie jamais, je retravaille, ou plutôt cela se retravaille à mon insu, cela fermente, lentement se fait chair, et muscle et viscère.
L'écriture, cette passion solitaire, exigeante, ne s'accommode pas de la distraction ni du vagabondage. Je suis de ceux qui n'évoluent que lentement, pressés par une impérieuse nécesssité intérieure, plutôt que par les contingences externes. Cela explique bien des choses. On ne peut être sur tous les fronts à la fois. L'essentiel est de développer ce que la nature a mis en vous de dispositions personnelles, d'y trouver le sens de sa vie, et de les faire fructifier.
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parinirvâna : extinction définitive.