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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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7 octobre 2015

JOURNAL 7 oct - TRACES AUTOBIOGRAPHIQUES (3)

 

A dire vrai, rien ne me destinait a priori à la carrière philosophique - si toutefois on consent à appeler carrière le maigre chemin pavé de bons sentiments et de cuisantes déceptions de l'enseignement. J'étais né poète, amoureux du vaste ciel où broutent les nuages, des bois et des prairies de mon enfance alsacienne, de la rivière enlaçant la ville, avant que de sinistres sbires de l'administration ne décident de l'enfouir sous le béton, nous privant à jamais des aimables baignades, de la chasse aux tétards et autres bestioles aquatiques. Mais ma plus grande émotion, c'était l'immense ciel noir perforé de trous scintillants, immense, immesurable, tout frémissant de lumières à l'infini, qui me jetait dans une sorte de pamoison mystique, au delà de toute réalité, de toute forme d'existence, de toute pensée, et, entre jubilation et terreur, je détournais les yeux, je fuyais, je me réfugiais dans la familiarité du cercle familial, pour y calmer mon coeur. C'était trop, trop grand, et pourtant c'était, c'était cette dimension autre qui ne ne cessera de m'habiter, de nourrir une sorte de nostalgie que rien ne peut combler. J'imagine aisément le désespoir d'Ulysse, assis au bord de la mer vineuse, versant des larmes amères au souvenir de sa patrie perdue, sauf qu'ici il n'est pas question d'un retour à Ithaque, ou d'un quelconque ailleurs, mais d'un sentiment "océanique" sans point d'ancrage, sans départ ni retour, sans cause ni perspective, ciel vide ou ciel peuplé d'étoiles, un ailleurs pour lequel il n'est aucun chemin, aucun accès, et qui pourtant hante le coeur de l'homme comme le visage vide et silencieux de l'altérité. 

C'est la poésie qui fut mon premier amour, mais la sincérité de l'amour ne fait pas la qualité littéraire. J'avais tout à apprendre, et notamment dans cette langue nouvelle - le français, pour moi, c'était d'abord une langue nouvelle apprise à l'école - que je ne maîtrisais pas encore correctement, mais dont je découvris peu à peu les ressources infinies, infiniment supérieures au dialecte rugueux, simplet et fruste que je pratiquais depuis sept années - et déjà, dès l'âge de onze ans, je me décrétai le digne successeur de Victor Hugo, décidé à écrire une gigantesque généalogie de ma famille - toujours cette obsession généalogique caractéristique de l'orphelin de père qui, pour vivre dans ce monde marqué d'une incorrigible incertitude, ne peut faire autrement que de s'assurer, par l'imagination, une ascendance rêvée qui lui tiendra lieu de fondement existentiel. Bref, je lisais les poètes, m'essayant gauchement à quelques élucubrations sans sel ni miel, vite oubliées.

C'est le lycée qui m'a formé. J'y découvris la vraie littérature, Ronsard, Du Bellay, Racine, La Fontaine, Hugo, Lamartine (qu'à cette époque j'ai adoré et dont j'ai à presque tout lu), Baudelaire - et surtout Rimbaud, le formidable Rimbe qui me libèrera de la gangue trop classique des anciens, et m'inspirera les premiers poèmes personnels.

Mais la poésie n'est pas un métier. Il fallait songer sérieusement à l'avenir. Curieusement je n'ai jamais songé à enseigner les lettres. J'avais dans l'idée que, si l'on veut écrire, il ne faut pas faire profession d'enseigner l'écriture des autres. Je le pense encore aujourd'hui. Je veux, en lettres, rester un amateur, un "amant", non un professionnel. Réfléchissant à tout cela je finis par opter pour la philosophie, considérant que c'était la discipline la plus proche de la poésie - dans le sillage de Montaigne, dont j'admirais la divine intelligence, y trouvant de surcroît, excusez du peu, je ne sais quelle subtile affinité avec ma propre idiosyncrasie, lui qui, né en Périgord, parle en latin, lit le grec et écrit en français, sans compter ses confessions surabondantes de "mollesse", de distraction, d'incurie, de nonchalance, qui en font un mauvais érudit et un incomparable écrivain. C'est ainsi que commença pour moi une existence écartelée entre l'amour malheureux des lettres -je dis malheureux pour signifier non un malheur personnel, mais un malheur éditorial, qui pour beaucoup passe pour un échec - et la nécessité de pratiquer le métier d'enseignement, d'abord comme une tâche peu ragoûtante, mais qui s'avéra plus instructive que je ne l'avais imaginée. Aujourd'hui que je jouis du délice de la retraite, libéré de toute obligation, je puis enfin cultiver les Muses à mon gré, mêlant sans vergogne poésie, art, roman, philosophie dans un écheveau débridé et sans lustre, qui, s'il n'a l'heur de séduire quiconque, aura du moins le mérite de m'assurer les joies les plus vives, pour le temps qu'il me restera.

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