JOURNAL : 11 septembre 2015
Lors des interventions chirurgicales que j'ai subies récemment, j'ai connu un épisode sévère de septicémie qui faillit m'emporter. J'étais entre la vie et la mort. C'est alors que j'eus cette pensée, que j'ai d'ailleurs formulée à l'adresse de mon épouse : "Ce serait bien dommage de mourir maintenant, il me reste des choses intéressantes à vivre". Les antibiotiques vinrent à bout de l'infection, et je retrouvai la santé - très relative, mais réelle.
La probité me fera dire que je vis mieux, psychiquement, depuis lors, que je ne vivais avant. Comme beaucoup de personnes qui ont vu la mort de près, je goûte davantage ce miracle, chaque jour, d'être là, quand je pourrais ne pas y être. A ma façon, comme Héraclite, je dirai : "le soleil est nouveau chaque jour" - nouveau pour moi, surgissant lumineux et sublime des ténèbres de la nuit. Avant de m'endormir, le soir, je me dis : demain, peut-être, un nouveau jour, d'autres expériences, d'autres pensées, d'autres pages d'écriture - car pour moi, grapholâtre impénitent, écrire c'est vivre, c'est porter plus haut, plus loin, le plaisir de vivre, et si je ne pouvais plus écrire, je ne sais si je pourrais vivre plus avant, en tout cas ce serait d'une vie écornée, plate et insipide. Je ne puis me contenter des expériences sensibles, si intenses soient-elles, si je ne les redouble, les dynamise, les porte à la plus haute puissance par le travail symbolique, la métaphore, le transport dans le texte. Ecrire n'est nullement fuir dans l'imaginaire, c'est miraculer le réel.
Il faut bien dire, en toute lucidité, qu'avec l'âge les expériences sensibles immédiates perdent beaucoup de leur tranchant. Jeune, je rêvais de voyage, et à présent l'enthousiasme manque. Ce n'est qu'au prix d'un véritable forçage que je consens à quitter la ville où je loge. J'y vois tant d'efforts que les bras m'en tombent. Et puis, les plus belles villes et régions qui me faisaient rêver, je les ai vues pour l'essentiel, et le reste, si singulier soit-il, est toujours répétitif : le réel est partout le même, si l'on regarde bien, et qu'on ne s'attache pas trop aux apparences immédiates, qui sont évidemment diverses et variées. Eadem sunt omnia semper sed aliter. Il en va de même pour beaucoup des agréments que recherche le commun des hommes. Il y a je ne sais quoi d'émoussé, d'attiédi dans l'expérience, qui vous détourne de courir le monde. On se resserre sur l'essentiel, on économise l'énergie, qui est faible, on mesure le temps - incertain de sa durée, et du lendemain même, et de l'heure qui vient. C'est peut-être la dernière, qui sait ? Mais cela même, cette idée de la précarité qui pourrait affoler et transir, elle ne me trouble pas, elle ne me pousse pas à quelque rétrécissement pathologique et frileux, je l'accueille sans pathos. J'ai découvert récemment que je n'avais rien de particulier à faire, qu'à la différence du jeune qui veut se faire une place, qui se veut indispensable, qui se croit chargé d'une mission historique, porteur d'un message précieux entre tous, je n'ai, quant à moi, nul devoir, nulle dette, nulle mission, nulle obligation, et que, de ce jour, je puis sans vergogne jouir et rejouir de tout instant qui passe, en re-jouissant d'autant mieux, et plus fort, que je le transpose en acte d'écriture, en oeuvre d'art - art tout modeste s'il en est, art privé, purement subjectif, et qui ne prétend à rien.
Cet art est d'autant plus remarquable, à mes yeux, que rien ne permettait guère, à voir ma disposition naturelle, qui était fort incommode, sombre et mélancolique, portée aux excès d'une rêverie tracassière et ombrageuse, d'imaginer qu'un jour, avec l'expérience des ans, et le travail de connaissance, je pusse accéder sur le tard à une forme de sérénité que rien ne présageait. Au total j'aurai eu de la chance, des proches bienveillants, des amis dévoués, mais aussi, et c'est cela mon mérite, de l'obstination. Quelles que soient les difficultés, les impasses et les déceptions de la connaissance, j'aurai su traverser la déception, le découragement, le deuil des idéaux, la perte des illusions, l'effondrement des repères, et gagner de la sorte quelque rivage plus clément, tout en sachant de science sûre que tout rivage est branlant, bâti sur du sable et menacé par la mer éternelle. Cela, c'est la philosophie qui l'enseigne. Et la philosophie dit vrai.