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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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13 mai 2015

IMMUNOLOGIE et CONNAISSANCE

 

 

Le concept d'immunologie est la découverte propre du philosophe Sloterdijk, celle qu'il espère léguer à la postérité culturelle. C'est une idée très importante, et qui permet de rendre compte d'un grand nombre de processus anthroplogiques, politiques et psychiques. Tout organisme vivant, et la société est aussi une sorte d'organisme vivant, pour survivre et prospérer doit, de nécessité, se construire une peau qui réduise les excitations externes, ce qui, à son tour, exige une organisation interne, un système immunologique central qui organise la défense. Toute faille dans ce système entraîne de redoutables conséquences, ce qui se vérifie aisément dans la pathologie dite immunitaire.

Il me semble que cette idée, si elle évidemment redevable aux découvertes biologiques, est également dans le prolongement de certaines intuitions de la psychanalyse. Freud avait décrit la peau comme un organisme à deux faces, l'une, externe, comme système de réduction des excitations externes (le pare-excitation), et l'autre, tournée vers le dedans, comme système d'inscription : la peau est une surface d'écriture, où la parole, les affects, les signes culturels, les tatouages et autres gravures, inscrivent des marques, des messages, que le sujet porte, mais dont il n'est pas forcément conscient. Le sujet est comme ces messagers égyptiens qui portaient le message gravé dans leur chair, et qu'eux mêmes étaient incapables de comprendre. Ce qu'on appelle l'inconscient est peut-être quelque chose de ce genre : une parole gravée, ignorée du sujet, et qui s'adresse à un autre, dont le sujet ne sait rien. Double méconnaissance, et du message et du destinataire, mais qui, singulièrement, concerne le sujet qui, à l'ordinaire, l'ignore. De là l'idée que le système immunitaire est à la fois manifeste dans son fonctionnement et inconscient dans sa structure constitutive.

Mais c'est chez Winnicott que je trouve une intuition remarquable, développée dans "Jeu et Réalité", où l'auteur explique que l'enfant, face à l'énigme angoissante d'un réel incompréhensible, se construit, outre une peau psychique grâce à la relation avec une mère "suffisamment bonne", un espace "transitionnel" entre lui et le monde, espace à la fois subjectif et objectif, interne et externe, dont la fonction est de prolonger le moi en direction du monde, tout en s'assurant d'une maîtrise imaginaire et symbolique. Espace du jeu, de la fantaisie, de l'imagination créatrice (que Winnicott distingue soigneusement du fantasme (répétitif et autistique), espace peuplé de personnages familiers, autour d'un objet fétiche élu entre tous, comme ce nounours qu'il traîne partout avec lui, et qui le protège magiquement de la malignité du monde.

Nos institutions culturelles, poésie, art, religion, philosophie, seraient des productions transitionnelles, où la dimension magique l'emporte sur la rationalité, comme on voit dans les mentalités animistes et fétichistes, mais, alors même que la raison se développe grâce aux sciences et à leur étude rigoureuse de la nature, il reste toujours quelque chose de la mentalité "pré-logique" ou "sauvage" dans nos tentatives d'explication, dans notre angoisse devant l'inconnu, et dans l'effort pathétique de "boucher les trous de l'édifice universel". Je constate toujours avec un brin d'ironie, même chez nos plus illustres savants, comme il sont tentés, après une longue explication rationnelle, d'en revenir, en bout de course, à de naïves considérations métaphysiques sur le sens et la finalité, tout juste s'ils ne finissent pas en odeur de sainteté. En clair : la science, en tant que science, perfore le voile imaginaire de la production transitionnelle, mais l'esprit rechigne et reconstruit le voile par un nouveau voilement.

S'il existait une vraie philosophie elle serait dévoilement pur et sans reste.

C'est dire aussi que le projet de la culture, au sens large, qui est de se chauffer dans la sphère d'un système immunologique efficace, est en contradiction totale avec le projet philosophique, du moins chez les philosophes qui ne sont pas des idéologues au service du social ou du politique. C'est dire aussi que le réel n'intéresse personne, parce qu'il est source d'effroi (Pascal), immaîtrisable et inconnaissable (Pyrrhon). C'est une donnée incontournable que l'homme vit dans une bulle, une sphère immunologique, comme tout être vivant qui cherche à garantir sa vie, et que la connaissance est un instinct parfaitement secondaire, qu'on développera dans la stricte mesure où il garantit un élargissement de la sphère. C'est ainsi que la science, qui put un instant apparaître comme une école de la pure connaissance, se voit récupérée au service de la production et de la maîtrise technologique de la nature. Quant à la philosophie, je vois avec tristesse qu'elle se rabat de nos jours sur la plate exploitation du "développement personnel".

C'est la noblesse de certains esprits, rares et exemplaires, d'avoir su se détourner du souci de l'utilité sociale, de n'avoir pas cédé sur le pur désir de connaissance. Leur projet ne fut pas de créer de nouvelles illusions immunologiques. Quitte à paraître subversifs, dangereux, iconoclastes, ils ont levé le voile, laissé miroiter quelques étoiles du fond obscur, infini, sublime, de la grande Nuit cosmique.

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