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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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18 juillet 2025

SAGESSE du CORPS : de la santé latente

 

 

Ce qui m'a sauvé jusqu'ici, sustenté au dessus des pires abîmes, alors que de toute ma carcasse je tremblais dans le désarroi, incertain de tout et de moi plus encore, suspendant toute croyance dont le fond misérable et controuvé ruinait toute possibilité de croire - ce qui m'a sauvé c'est une inexplicable disposition fondamentale, une certaine forme de santé latente, d'autant plus étrange que par ailleurs l'édifice craquait comme une mansarde délabrée - une santé du corps, plus ferme et résistante que toute construction intellectuelle, que toute identité du moi. Et dans ces étranges parages où tout l'édifice personnel semble se désagréger, c'est ce bon vieux corps, corps de misère et de joie qui prend le relais, assurant les affaires courantes, veillant au nécessaire, comme fait un secrétaire consciencieux quand le maître s'absente pour maladie. Car c'est bien une sorte de maladie, maladie inqualifiable, sans étiquette ni nosographie répertoriée, maladie de l'âme si l'on veut, maladie d'une thymie capricieuse et indocile, sujette à de brusques sauts et gambades, et à de vertigineuses chutes plus encore. Mais le corps tient bon, ce brave compagnon, vieux capitaine comme dit le poète, et alors c'est lui qui prend les commandes et assure la traversée. C'est dire combien, comme dit Spinoza, "nous ne savons pas ce que peut un corps". J'ajouterai même ceci : nous ne savons pas ce qu'est la santé, ce que peut la santé, la santé fondamentale, non pas l'apparente, la manifeste, celle que l'on chante dans les médias, santé facile et trompeuse de la jeunesse, mais la vraie, celle qui peut s'accorder le luxe de la maladie, et en guérir. Celle qui résiste aux turbulences de la traversée, des vents contraires, des cataclysmes et des tornades, qui assure une secrète et infaillible stabilité au milieu des tourbillons.

La santé n'est pas l'absence de maladie, c'est un centre ferme autour de quoi le sujet peut tourner, comme tourne le monde. Un Japonais dirait : un hara puissant, immobile au milieu de la mobilité, mobile dans l'immobilité (Musashi: Traité des Trois Roues). Se doter d'un ventre, "faire son ventre", voilà qui devrait constituer la base obligée de toute éducation. 

Nietzsche parle de la "grande santé", santé et "sagesse du corps", qui en sait plus long sur nous-même, sur ce qui nous convient et ne nous convient pas, bien plus que le moi, et que la conscience, cette excroissance secondaire et superfétatoire à laquelle, par orgueil et ignorance, nous nous identifions. Notre drame c'est d'avoir oublié, négligé, refusé et dénié les enseignements précieux du corps. Heureusement, cette méconnaissance peut se corriger. Encore faut-il le vouloir, et s'y préparer, réapprendre à accueillir, écouter, s'y rendre disponible.

Que veut le corps, voilà la grande question. Reconnaissons que nous n'en savons rien, que nous ne pouvons qu'imaginer des réponses, comme celle-ci : le corps veut persévérer dans son être. Mais cette réponse pose problème, car nous posons d'emblée l'hypothèse invérifiée que le corps constitue une unité, nous oublions cette évidence imparable que le corps est multiple et divers, formé d'une quantité astronomique de petits corps, de microscopiques organismes qui ont chacun leur stratégie vitale, leur fonction dans l'ensemble, leurs affinités ou leurs oppositions, leurs parentés fonctionnelles, leur énergie reliée, leurs systèmes de communication et d'échanges, et qu'il suffit d'un léger dérèglement local pour entraîner de vastes perturbations. Multiplicité, rapports innombrables, apparentements, division du travail, hiérarchie interne, systèmes et fonctions, luttes intestines, homéostasie : ne disons plus "le corps", mais combinatoire systémique de corps, avec cette question : quelles sont les forces dominantes, les forces inféodées, quels sont les pulsions qui dirigent l'ensemble, organisent cette fantastique république composée de milliards de sujets plus ou moins autonomes, et reliés cependant, communiquant entre eux, en principe pour le bien général. On dit que le cancer serait l'effet d'une rupture de contrat, certaines cellules se développant au détriment de leurs voisines, emportant le tout dans une déflagration générale. Jolie métaphore qui exprime une idée sans doute exacte : la santé serait l'expression heureuse de l'équilibre global, capable de gérer les disfonctionnements locaux au bénéfice de l'ensemble. C'est poser à nouveau la question du commandement : quelles sont les pulsions organiques et psychiques (somatopsychiques) auxquelles revient la direction? Quel type de vie engendre cette direction pulsionnelle ? A partir de là on peut décrire des types relativement constants dans l'histoire, et d'autres types engendrés par la modernité.

Si tout corps vise sa propre persévération dans le temps comment expliquer que certains organismes puissent s'autodétruire ? Cela n'est intelligible qu'à condition de remplacer le modèle unaire (un corps comme individu insécable) par le modèle pluraliste, comme nous avons fait précédemment : l'autodestruction résulte d'une anarchie pulsionnelle, ou de la lutte intestine entre "partis" rivaux, de force relativement égale, et toujours, en dernière analyse, d'un défaut de commandement. Mais rarement notre conscience peut-elle accéder à ces niveaux de réalité, infraconscients, essentiellement physiologiques. Car ici, même la perspective psychanalytique est insuffisante qui se polarise sur l'inconscient psychique, oubliant le plus souvent la dimension somatique, l'inconscient neuronal et le langage du corps. A l'heure actuelle nous n'avons pas encore les moyens de sonder si profond. Le seul recours est de faire appel à une pluralité de sciences et de techniques corporelles pour compenser, au moins partiellement, cette regrettable insuffisance.

 

 

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Commentaires
J
Extrait de Lettres à Lucilius<br /> <br /> <br /> <br /> Le médecin te prescrira des promenades, des exercices ; il te détournera de l’inaction, à laquelle on se laisse aller quand on a une santé chancelante. Il t’engagera à lire à haute voix pour exercer ta respiration, ce qui fera du bien à ton larynx et à tes poumons malades, à te promener en mer pour donner un léger mouvement à tes intestins, à observer un régime, à boire parfois du vin pour reprendre des forces, et parfois à t’en abstenir pour ne pas aggraver et exaspérer ta toux. Mais voici le remède que moi je te prescris, non seulement pour cette maladie mais aussi pour ta vie entière : méprise la mort. On n’est plus jamais malheureux quand on ne la craint plus.<br /> <br /> <br /> <br /> Dans toute maladie, il y a trois graves ennuis : la crainte de la mort, la souffrance physique, la suspension des plaisirs. La mort, j’en ai suffisamment parlé ; j’ajouterai seulement ceci : cette crainte n’est pas liée à la maladie mais à notre nature. Pour beaucoup de gens, la maladie a retardé la mort : ils n’ont été sauvés que parce qu’ils croyaient mourir. Tu mourras, non parce que tu es malade, mais parce que tu vis. C’est cela qui t’attend même une fois guéri ; en recouvrant la santé, tu n’échapperas pas à la mort, mais à la maladie.<br /> <br /> <br /> <br /> Mais venons-en maintenant aux ennuis propres à la maladie. Elle nous impose de cruelles souffrances. Pourtant des répits les rendent tolérables : le paroxysme de la douleur en annonce le terme. On ne peut souffrir énormément sur une longue durée ; ainsi l’a voulu la nature, notre mère très aimante : la douleur est supportable ou courte. Les souffrances les plus pénibles ont pour siège les parties les plus sèchent du corps : les nerfs, les articulations et en général tous les endroits dépourvus de chair, donnent prise aux sensations les plus atroces, quand s’y loge le mal. Mais bien vite ces parties s’engourdissent et la douleur même leur ôte la sensation, soit parce que le souffle vital, détourné de son cours naturel, s’altère et perd cette vigueur qui informe notre centre sensitif, soit parce que l’humeur corrompue, ne pouvant plus s’écouler, reflue sur elle-même et supprime toute sensibilité aux régions où elle s’est accumulée. Ainsi la goutte aux pieds et aux mains, toutes les douleurs qui touchent les vertèbres et les nerfs, laissent du répit, quand elles endorment les endroits qu’elles torturaient. Dans toutes ces affections, c’est la première phase qui est la plus pénible ; avec le temps, les crises sont moins intenses et l’engourdissement met fin à la douleur. Les maux de dents, d’yeux et d’oreilles ne sont si violent que parce qu’ils prennent naissance sur une surface minime du corps ; c’est exactement la même chose pour les maux de tête : quand ils deviennent insoutenables, ils tournent à l’hébétude et à la torpeur. On peut donc se consoler d’une grave souffrance en pensant que nécessairement on cessera de la ressentir si on la ressent trop vivement. Pourquoi les ignorants supportent-ils mal la souffrance physique ? Parce qu’ils n’ont pas l’habitude d’être attentifs à leur âme, tout préoccupés qu’ils sont à leur corps.<br /> <br /> Voilà pourquoi le sage, l’homme supérieur, détache son âme de son corps et entretient surtout, des relations avec la meilleure partie de son être, la partie divine ; avec l’autre, qui dans sa fragilité ne cesse de se plaindre, il s’en tient au strict nécessaire. Sénèque (vers l’an 62).<br /> <br /> <br /> <br /> Suivons les bons conseils que Sénèque donna au vieillard qu'était Lucilius. Vivons sainement et ne devenons pas des Supercondriaques !
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M
La grande fatigue de l'existence n'est peut-être en somme que cet énorme mal qu'on se donne pour demeurer vingt ans, quarante ans, davantage, raisonnable, pour ne pas être simplement, profondément soi-même, c'est-à-dire immonde, atroce, absurde. Cauchemar d'avoir à présenter toujours comme un petit idéal universel, surhomme du matin au soir, le sous-homme claudicant qu'on nous a donné.<br /> <br /> L-F Céline (Voyage au bout de la nuit)
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G
Très juste : le terme d'"autodestruction" est à nuancer, ce n'est qu'une approximation. Mais il reste que ce phénomène existe bel et bien, peut-être davantage pour les humains que pour les animaux. Faut-il, comme Freud, invoquer une pulsion de mort? A moins de penser qu'il soit l'effet d'un retournement de l'agression contre soi, à défaut de pouvoir agresser au dehors? Mais ces interprétations en restent au psychique et ne disent rien sur d'éventuels processus somatiques.
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D
Excellent article qui pose bien le problème de la santé comme équilibre précaire et comme faillite d'un modèle consistant à idéaliser, à réifier un état.<br /> <br /> Canguilhem la définissait, et le texte y fait ici allusion, comme "le luxe de pouvoir tomber malade et de s'en relever" (Le Normal et le pathologique).<br /> <br /> Mais j'aime par dessus tout l'intuition nietzschéenne à l'oeuvre dans ce message, cette tonalité inaudible de l'infrastructure qui interroge l'unité du corps. Les milliards de corps qui composent ce qu'on appelle le corps n'ont pas les mêmes intérêts. C'est pourquoi, il n'est pas certain qu'on puisse parler d'auto-destruction sans gommer ce qui se passe dans des zones indiscernables. Les cellules cancéreuses sont paradoxalement des cellules qui "refusent" de mourir et qui par extension se nourrissent de l'organisme qui les a pourtant conditionnées. L'auto-destruction n'est alors qu'une question d'échelle car la durée de vie d'un corps qui nous compose n'est pas celle qu'on attend de notre organisme.
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