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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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10 mars 2014

Le PSYCHOLOGUE selon NIETZSCHE

 

 

Nietzsche écrit (Gai Savoir, préface, 2) : "Un psychologue connaît peu de questions aussi séduisantes que celle du rapport entre la santé et la philosophie". C'est là un psychologue d'un genre nouveau, pas un spécialiste, ni un savant, mais un explorateur qui ne craint pas de s'engager corps et bien dans l'aventure, de se risquer lui-même, et sa santé, et sa vie même, dans une difficile exploration des sous-bois, des antres obscurs et des antichambres de l'âme, si toutefois il est possible d'user encore de ce mot-là, à défaut de termes plus adaptés. Ici le physiologique et le psychique se mêlent étroitement, échangent leurs processus, et se confondent même à l'occasion, comme on voit dans la colère, la tristesse, la joie, et tant d'autres mouvements, et dans l'humeur, si peu explicable, qui dépend de forces résolument obscures, aléatoires, insondables, comme le climat, le changement de saison, la puissance du vent, la disposition hormonale, la digestion, l'influence des conversations, la mémoire des affects, et mille autres micro-événements qui altèrent la thymé. A l'arrière plan, cette redoutable question : qu'est ce qu'un corps? Qui pourrait connaître les forces qui régissent, organisent, structurent le fonctionnement corporel, leurs rapports, leur hiérarchie, leur modes d'expression, leur direction, leur intensité, et les rapports subtils entre ces intensités? Peut-être sommes-nous à l'orée d'une nouvelle forme de connaissance, dont l'exploration du cerveau constitue une étape décisive. Eh quoi, quelle honte y-aurait-il à imaginer que le cerveau détermine une grande part de nos émotions, de nos désirs et de nos pensées? Seul un idéaliste impénitent et cauteleux soutiendra que la pensée est indépendante du système nerveux, exprimant dans l'homme je ne sais quel attribut de la divinité. Schopenhauer déjà lui avait règlé son compte : "une pensée sans cerveau est comme une digestion sans estomac".

Pour ma part je ne vois nulle indignité à soutenir la coextensivité du physiologique et du psychique, à condition de ne pas les identifier. L'émotion ne se réduit pas à des processus chimiques, mais il n' y a pas d'émotion sans modifications chimiques. Ces modifications entraînent des altérations psychiques, lesquels agissent en retour sur le physiologique, et nous voilà emportés dans une ronde folle où l'ambiance du monde est bouleversée. "Je vois rouge", le monde est brusquement devenu rouge, et mon visage aussi, empourpré, violacé, menacé d'éclatement. Tout cela est bien connu. Mais ce qui l'est moins c'est le processus lui-même, que l'on peut décrire en gros, mais dont les rouages restent obscurs.

Le "psychologue" dont parle Nietzsche serait à la fois somatologue, physiologiste-médecin, connaisseur du corps, des forces à l'oeuvre dans la vie du corps, et psychologue, expérimentateur des processus psychiques conscients et inconscients, capable de voyager d'un pôle à l'autre, de mettre à jour les soubassements instinctuels des désirs et des idées, "la boîte noire", de repérer le jeu multiple des pulsions et des affects, leurs rapports, leur hiérarchie, leur orientation qui préside à l'effectuation d'une pensée, stade terminal, manifeste, d'un long travail souterrain qui s'est opéré dans les profondeurs. C'est le projet d'une généalogie méthodique : démasquer l'origine des idées, faire apparaître les motifs inconscients, les enjeux inavoués d'un choix moral, d'une idéologie, voire d'une philosophie, faire le diagnostic en interprétant le symptôme, éventuellement proposer une autre voie. C'est ainsi que Nietzsche juge les philosophes, demandant : quel type de vie, donc de forces, tel philosophe a-t-il préconisé, exprimant dans sa pensée, sans le savoir, tel symptôme, et donc, telle forme de santé ou de maladie. Platon? Penseur de l'idéal - entendons : refus du réel, fuite dans les idées, affaiblissement du tonus vital, sourde séduction de la fin. Kant? Le "cant" de la vie morale, l'impuissance comme système et remède universel. Bouddha? Un médecin rigoureux qui connaît la souffrance, en quoi il dépasse infiniment et réfute les illusions chrétiennes, mais ne propose comme remède que le détournement et l'oubli. Les stoïciens? Des comédiens de la vertu. - Et le reste à l'avenant. On peut en rire, mais le propos, quoique outrancier, est des plus sérieux. Toujours il s'agit de démasquer le mensonge, l'hypocrisie, les attitudes forcées, bouffonnes ou simplement ridicules, toujours comiques en fin de compte chez ces graves penseurs de l'idéal, mauvais médecins, charlatans de l'âme, qui, au motif d'une santé nouvelle, enfoncent les malades dans l'incurable.

Ce passionnant rapport entre la santé et la philosophie, une question de taille! Nous sommes aujourd'hui, à la lumière d'une longue histoire, peut être un peu mieux à même d'interpréter les maladies du passé, les symptômes et les remèdes - ces "pharmaka" qui sont à la fois remèdes et poisons - selon une nouvelle table de valeurs, repérant les constructions controuvées et fallacieuses à leur allure grandiloquente, leurs oublis volontaires, leur dénégations de vierges effarouchées, leur invincible tartufferie, et par ailleurs sélectionnant dans cet immense fatras de traités indigestes, de sommes ampulées, d'arguments spécieux, de raisonnements foireux, quelques rares artistes, amants authentiques, poètes du verbe et de la justesse, modestes et hautains, incorruptibles, quelques rares figues de la probité intellectuelle, expérimentateurs exigeants, entre l'abîme et le haut vol, qui de la santé donnent l'image complexe de la force et de l'exigence de vérité.

 

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