Le MOT et la CHOSE
"Il y a le nom et la chose ; le nom c'est une voix qui remarque et signifie la chose ; le nom ce n'est pas une partie de la chose, ni de la substance, c'est une pièce étrangère jointe à la chose, et hors d'elle".(Montaigne, II, 16, 618)
Comment se fait cette jointure, toute artificielle? Par la convention, qui avec le temps finit par paraître naturelle. Pour nous défaire de cette illusion de naturalité il faut apprendre les langues étrangères : l' "arbre" d'ici devient là bas "Baum", ou "dendron". Il en va des mots comme de la monnaie par quoi nous monnayons notre rapport aux choses. Rapport indirect et controuvé, comme sont toutes les institutions humaines qui suppléent à l'insuffisance de l'instinct. C'est dire assez que toutes nos connaissances sont des pièces rapportées, des constructions mentales, inadéquates et contestables. On se console en considérant leur utilité et leur efficacité, qui ne sont pas nulles, mais qui ne sauraient tenir lieu de vérité, laquelle est au sens strict un impossible.
Souligner, comme fait Montaigne, l'inadéquation structurelle du nom à la chose, se voit singulièrement renforcé dans l'expression de Lacan : "le mot est le meurtre de la chose". Pourquoi "meurtre" ? Quel meurtre ? En un sens le mot élimine la chose, pour se mettre à sa place, la repoussant hors du langage, la renvoyant dans un ordre de réalité énigmatique et insondable. Ce qu'est l'arbre en son réel propre je l'ignore, et tout ce que je peux m'en représenter (qualités, formes, composition etc) je le transpose, je le métaphorise dans le champ de la représentation, images mentales, idées, concepts, généralisation, abstraction. Cette opération dénote une puissance propre de l'intellect, capable d'idéation par la création de symboles, lesquels établissent un double rapport de séparation par rapport au sensible et de liaison conventionnelle. Pour tous les membres de la même communauté linguistique le mot désignera la même réalité référentielle. Etrange meurtre qui n'altère pas la chose en sa réalité propre - l'arbre reste un arbre - mais la transpose dans l'ordre symbolique en en modifiant radicalement le statut. En un sens c'est bien un meurtre de la nature, en un autre ce n'est qu'un processus magique : on croit posséder la chose en son essence alors qu'on ne manipule que du vent - la voix, dirait Montaigne. C'est ainsi que l'on peut en toute bonne foi peupler l'univers de puissances occultes et invisibles, de petits génies malicieux ou pervers qui s'acharneraient à notre perte et qu'il s'agirait, par des incantations, de gagner à notre cause ("l'âge fictif ou théologique" d'Auguste Comte). Mais d'un autre côté les mots, lorsqu'ils sont correctement formés, lorsqu'ils sont soigneusement ajointés à des réalités physiques soigneusement définies (définition du carbone, d'une machine, d'un rapport de causalité vérifié etc) permettent de nouvelles combinaisons selon un processus quasi indéfini ("l'âge positif" d'Auguste Comte). On peut estimer avec quelque vraisemblance que le langage hésite entre la magie et l'efficacité techno-scientifique, la poésie et la raison.
En cette affaire il est patent que l'homme vit dans un univers de signes, qui ont au moins autant d'importance que les faits eux-mêmes, au point que l'on peut estimer, avec Nietzsche qu'"il n'y a pas de faits mais que des interprétations". Position polémique intéressante, mais excessive, car, quoi qu'on pense ou fasse, le "fait" revient toujours "à la même place" disait Lacan. Quelle place ? La place du réel, celle qu'on veut esquiver, suturer, saturer, forclore, et qui se rouvre toujours. Nous produisons de l'électricité avec nos centrales, c'est formidable, c'est paraît-il économique, mais il y a des déchets, et que ferons-nous des déchets ? Dans un processus quelconque il y a quelque chose qui échappe, vapeur, chaleur, gaz carbonique, pollution, déchet, scorie, un petit quelque chose d'indésirable qui nécessite de nouveaux agencements, qui à leur tour produiront encore d'autres déchets, et ainsi à l'avenant. Cela se déplace, mais cela revient, c'est autre chose, et ailleurs, et c'est structurellement le même, à la même place, celle de l'impossible (à évacuer, à colmater, à forclore).
Il faut prendre la mesure de cette inadéquation structurale qui fait que "cela ne colle jamais", qu'il n' y a pas moyen de boucler le processus, de colmater la brèche, de penser une quelconque totalité, ou unité finale. Voilà qui ruine la conception scientiste rêvant d'une adéquation ultime de la connaissance et de la réalité, sans parler du mythe totalitaire en matière politique ou religieuse. Mais je me suis de longtemps exprimé là dessus. Loin de ruminer dans ces considérations quelque prétexte à morosité, j'y vois plutôt de bons motifs à se réjouir : l'ouvert est ouvert, et n'est pas près de se refermer.