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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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20 août 2013

De la SOLITUDE FONDAMENTALE

 

 

Un rêve : je suis dans la ville d'autrefois où j'ai fait mes études, et pourtant je ne reconnais rien. J'erre interminablement par les rues, à la recherche du centre, je me perds dans les quartiers en construction, dans les amoncèllements de gravats, de béton armé, les fondrières, je monte et descends des escaliers, je longe de longues avenues illuminées, et rien, toujours rien, je ne reconnais rien. Un moment, tout au loin, je crois reconnaître le dôme aigü de la cathédrale, mais elle est si loin, si loin...L'évidence s'impose, cette ville n'est plus ma ville, d'ailleurs je n'y connais plus personne, mes parents sont morts, et je n'ai plus d'amis. 

On ne peut revenir en arrière. Et puis, quoi qu'on fasse ou pense, on est seul.

Je parle ici de la solitude fondamentale, celle qu'on rencontre un jour dans le désarroi, et qui s'impose comme une évidence, comme le lot existentiel de l'être humain, celle qu'on s'acharne à fuir, à meubler de toutes les manières imaginables, à tromper par la ruse ou la dénégation. Et soudain on réalise qu'elle était toujours là, depuis le début, en dépit de nous, comme la seule compagne vraiment fidèle, et indélogeable. Mieux encore, elle est nous, notre vérité la plus intime : chacun est seul à vivre sa vie et à mourir sa mort.

Ne me dites pas : "Mais enfin, vous avez des parents, des enfants, des proches, des amis, des connaissances, des obligations qui vous le lient, vous faites de belles rencontres, vous avez  des satisfactions sociales ou culturelles qui vous sustentent et vous nourrissent. Ne soyez pas injuste envers la destinée!". J'en conviens de bonne grâce, et je dirai même que, dans ce domaine, j'ai beaucoup de chance, que je suis exceptionnellment bien loti, que je ne me plains de rien ni de personne. Mais sur le plan où je situe ma réflexion cela ne change rien à l'affaire.

La richesse des relations, leur qualité même n'enlève rien au fait fondamental : il n' y a pas de rapport direct, ni au monde, ni à autrui.

C'est un fait de structure, non un accident regrettable. Exister c'est se tenir au dehors. De quoi? Du Tout, de la vie universelle, et si obligation nous est faite de prendre rang dans la société des hommes, de nous inscrire dans l'ordre symbolique et le langage, c'est encore d'une manière singulière que nous nous y tenons, chacun à sa manière, consciente ou inconsciente, volontaire ou forcée : en témoignent nos symptômes, nos délires intimes, nos fantasmes et nos petites manies par quoi nous nous différencions, affirmant par le biais que nous ne sommes jamais tout à fait cela que les autres voudraient que l'on soit. C'est notre souffrance même qui, à défaut de mieux, exprime cet écart à la norme publique, par quoi nous maintenons la différence, la frontière infranchissable qui témoigne de la solitude fondamentale. Etre soi c'est être seul.

Et maintenant, au lieu d'y voir le malheur de la conscience, la déchéance et la dériliction, retournons le gant, posons la solitude comme marque, indice et signe de la liberté. Tout le problème est là : pourquoi vivons-nous la solitude comme échec et malédiction? C'est que nous avons la nostalgie du lien, le fantasme d'une réunification finale, le dur désir de durer dans l'unité retrouvée. Voir le mythe platonicien de la naissance d'Eros : chacun court après ce qu'il imagine être sa part manquante, sa moitié coupée par l'injustice du sort. Mythe de l'amour, vertiges passionnels, addictions de toutes sortes, quêtes éperdues, insatisfaction chronique, qui ne court après quelque chose, après n'importe quoi... qui n'est rien? Rien de connaissable, d'identifiable, de repérable, mirage, leurre, icône et spectre du désir!

Cette course fait le social, l'économique et le politique, mais qui nous oblige à en être, à singer la singerie publique? A défaut d'un retrait total, qui est imossible, apprenons à mesurer et pratiquer la distance salvatrice. Ce qui suppose que nous assumions et affirmions la solitude. 

Grandeur de l'épicurisme : sagesse et amitié. La sagesse se peut définir comme compréhension de l'état "naturel", vision dépouillée, démythifiée des choses, chaque chose étant ce qu'elle est, rien de plus et rien de moins. Et l'amitié comme vertu de la relation. Un bien immortel, un bien mortel. Deux plans distincts, mais complémentaires. Nul ne peut comprendre à notre place, ni être heureux à notre place. Mais il n' y a nulle raison valable de bouder la société des amis. Les vrais amis sont ceux qui comprennent la solitude, la respectent et l'affirment. Car, à tout prendre, seule la solitude comprise et affirmée peut fonder l'amitié : je suis seul, tu es seul, ce que nous avons de commun, et qui fonde notre échange, c'est précisément ce savoir intime de l'indépassable solitude.

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Commentaires
G
Je ne comprends pas toujours ce que vous voulez dire, mais ce n'est pas grave. Il importe avant tout que cela continue, cela, la discussion, l'onde bienfaisante de la libre parole, par de là les incompréhensions factuelles, les hésitations et les errements inévitables. Il y a une dimension de risque dans toute prise de parole, qu'il faut assumer. Mais ne soyez pas trop dure envers ceux qui écrivent, qui ne sont pas forcément de mauvaise foi.
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A
C'est précisément lorsqu'on analyse les relations d'un point de vue trop psychanalytique et virtuel d'ailleurs, que l'on fige le réel. La symbolique prend toute la place, l'interprétation aussi, qui s'empare abusivement du réel; l'inconscient récite Freud, et nous revoici enfermés, incapables de nouer de nouveaux rapports véritablement novateurs avec le monde, simplement humains en fait puisque nous les avons oubliés.<br /> <br /> Il y a des moments pour être seuls, des moments librement consentis, car absolument nécessaires à l'équilibre; vous n'êtes pas une exception, nous sommes tous plus ou moins ainsi; et puis il y a l'amitié épicurienne, qui ne consiste ni à prendre simplement l'apéro, ni à réciter Freud. Et il y a surtout cette gratitude, qui agit comme un véritable "lithium" pour la conscience; je ne suis pas un jour contente, un jour mécontente parce que je ne vise pas tous les jours les étoiles. C'est épuisant.<br /> <br /> Mais au coeur de l'intime, même lorsqu' autrui s'absente, Autrui reste présent sous une autre forme.<br /> <br /> Lorsque l'on s'enferme dans un cercle d'initiés, on ne peut même plus voir qu'autrui prend du temps pour nous, se creuse la tête pour écrire des commentaires qui ne soient pas trop stupides, vous adresse un encouragement dans la lutte contre la maladie. Et l'humeur varie au gré des vagues, parce qu'on fond, on ne s'inquiète jamais de savoir ce qu'autrui ressent dans ce décryptage qui ramène tout à la tyrannie du "Je". <br /> <br /> Enfermé, on est soupçonneux de tout, même de ce qui est simplement basique en terme de relation, comme dire bonjour; et on délire en interprétant jusqu'à un simple sourire, comme sur ces forums philosophiques qui pratiquent l'exclusion intellectuelle avec un très haut niveau .... de bêtise. <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> La philosophie consiste pour moi dans la juste mesure, penser, me comporter, ou agir dans un entre-deux; ni solitude radicale, ni foule qui me saoule, ni pensées béatement forcées, ni plongées sempiternellement nostalgiques.Mais de ma ville je me souviens en revanche, et le lien se poursuit tranquillement au fil des jours, bien loin du virtuel cependant, pour des raisons qui ne regardent que nous. <br /> <br /> La philosophie a un rôle social très important à jouer dans la vie, et le lien amical est un lien éminemment social (il n'y a pas forcément d'antagonisme entre les deux), qui dépasse pourtant tous ces liens sociaux qui ne sont que des dictats brutaux pour la conscience humaine.<br /> <br /> Ainsi par exemple, dans mon petit jardin philosophique je prends des notes, je révise pour mon plus grand bien certes; mais mes notes seront ensuite corrigées et complétées; puis elles seront données à des gamins qui ne peuvent s'offrir des cours particuliers. Parce que je sais que faire un peu de philosophie permet de repenser le monde, d'établir des relations justes avec autrui: des gamins liront ce que quelques philosophes pensent du bonheur, de l'amitié, de la société, de la liberté, ou de la mort; et ils apprendront ainsi par exemple à dire NON à un patron, avec cette puissance des mots philosophiques que vous connaissez.<br /> <br /> Je suis certes un atome soumis au clinamen, mais c'est volontairement que la philosophie me relie au monde. Et je mets pour cela ma subjectivité de côté, sauf dans quelques articles sur un blog pour le repos, la rêverie, la liberté des mots ou l'indignation.<br /> <br /> Je vous remercie infiniment pour vos articles remarquables, même si je ne souscris ni à Heidegger, ni au Dasein.Je préfère ces hymnes non patriotiques qui chantent la vie, en acceuillant tout ce qui est autre et nous maintient en vie le coeur simplement content.<br /> <br /> Valete.
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