ECRIRE sur BLOG (2)
Toute production philosophique sélectionne peu ou prou, intentionnellemnt ou non, un public de lecteurs. Le livre, par sa présentation, par son type d'écriture, par son style, écarte d'emblée, décourage, séduit ou interpelle. L'auteur rêve un lecteur idéal qui le suivrait dans ses cheminements, le comprendrait, l'appouverait peut-être. Ainsi Nietzsche : "un livre pour tous et pour personne" ou "un livre pour esprits libres". Voir également les déboires éditoriaux de Hume, ou les préfaces de Schopenhauer au "Monde comme volonté et représentation" enjoignant à son lecteur de lire le livre deux fois s'il espère en saisir la radicale nouveauté. Quoi qu'on en dise quelquefois la philosophie ne s'adresse pas à tous. Il y faut un type d'intelligence très particulier, entre la science et l'art, le rationnel et l'irrationnel, le logique et le poétique, et si un de ces deux aspects fait défaut on n'aura qu'une caricature de philosophie.
A qui s'adresse le blog? L'auteur rêve d'un lectorat fidèle et régulier, tout en sachant qu'il ne peut exercer aucun choix : le blog est ouvert à tous, sans réserve ni contrôle possible. Il est plus accessible qu'un livre, pour lequel il faut faire une démarche de recherche et d'achat, ou d'emprunt, avec toutes les déconvenues possibles. Ce blog m'ennuie, je l'efface, je vais ailleurs, rien ne me limite, rien ne me contraint. Jamais sans doute, dans toute l'histoire humaine, il n'aura existé pareille abondance et disponibilité de savoirs, de documents en tout genre, de recherches auquels l'accès est instantané, immédiat, gratuit, illimité. C'est un formidable encouragement à la connaissance, à la culture, à la communication. La philosophie devrait pouvoir bénéficier de ce mouvement universel. Encore y faut-il réfléchir : comment, pour qui, en vue de quoi écrire? Quelle image du philosopher peut-on produire de la sorte qui ne soit pas du semblant, du bavardage, de la vaine érudition, de la parade et de la mascarade?
Bien entendu le livre doit continuer son office, offrir ce que la recherche patiente et méthodique peut créer de plus significatif. Mais le blog c'est autre chose, plus proche de la parole vivante, plus animé, plus rapide, plus immédiat, plus circonstancié. C'est l'écriture d'une pensée en mouvement, jaillissante, spontanée, instantanée - avec les risques inévitables d'être trop réactif, trop conditionné par l'actualité, les affaires du jour. Mais les Anciens qui philosophaient sur l'agora connaissaient également ce risque, et l'assumaient sans complexe. Voir Socrate, Diogène, Antisthène ou Pyrrhon. Personne de nos jours ne se risquerait à aller dialoguer sur la place du marché, à la caisse du super marché ou à la sortie du cinéma. Les Anciens étaient plus courageux que nous, ne craignaient pas le ridicule, avaient une haute idée de leur mission. Nous nous cachons dans nos livres. Le blog est en ce sens une solution moyenne, offrant à qui veut de nouvelles idées, proposant d'y répondre sous formes de commentaires. C'est moins immédiat que la parole, ce n'est pas un rapport direct d'homme à homme, mais c'est malgré tout plus vivant et agissant qu'un pesant ouvrage de trois cents pages.
En fait toutes ces questions reviennent à interroger le sens même du philosopher. Le philosophe antique était un acteur de la vie publique. Il était reconnu, salué, ou condamné comme tel. La tradition ultérieure en fait un littérateur, un homme de livres, un chercheur retiré, soliloquant dans sa tanière, publiant de rares et précieuses sommes, qui ne se vendent pas, qui s'adressent péniblement à quelques rares élus de la connaissance. Ont-ils une influence? Qui a lu Schopenhauer de son vivant? Nietzsche vendait ses livres à deux cents exemplaires. Parfois vient la gloire, tardive ou posthume, mais le plus souvent comme une fumée, une mode passagère, avant que le penseur ne soit définitivement fossilisé dans le panthéon des hommes illustres que tout le monde cite et que personne ne connaît.
Ce que les Anciens nous ont enseigné c'est que le livre importe moins que l'influence directe, le contact, le dialogue vivant, l'interpellation, la conversation, l'entretien, l'exemple. Aussi ne faisaient-ils pas de distinction décisive entre spéculation et action, théorie et pratique, éthique et psychologie, voir même philosophie et médecine. Epicure était un psych-iatre, médecin de l'âme. Notre manie de la spécialisation et de la discrimination a tout sclérosé. Et la pratique exclusivement universitaire et livresque a fait le reste.
J'ai l'espoir que ces nouvelles pratiques de blog ouvrent un nouvel espace à la pensée, et à la pratique. Il y faut une réflexion d'ensemble. J'en appelle à la contribution des auteurs et lecteurs de blog. Peut-être en sortira-t-il quelque chose qui soit utile à tous.