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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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14 juin 2013

FORTUNA et VIRTU : MACHIAVEL

 

 

"Comme notre libre arbitre ne peut disparaître, j'en viens à croire que la fortune est maîtresse de la moitié de nos actions, mais qu'elle nous abandonne à peu près l'autre moitié. Je la vois parielle à une rivière torrentueuse qui dans sa fureur inonde les plaines, emporte les arbres et les maisons, arrache la terre d'un côté, la dépose de l'autre ; chacun fuit devant elle, chacun cède à son assaut, sans pouvoir dresser aucun obstacle. Et bien que sa nature soit telle, il n'empêche que les hommes, le calme revenu, peuvent prendre certaines dispositions, construire des digues et des remparts, en sorte que la nouvelle crue s'évacuera par un canal ou causera des ravages moindres". Machiavel, le Prince, chap xxv.

Le lecteur nourri d'Héraclite et de Lucrèce appréciera cette métaphore fluviale : fortuna, maîtresse capricieuse et imprévisible, qui fait le roi d'un jour qu'elle renverse le lendemain, comme ces fleuves déchaînés qui emportent tout sur leur passage. L'incertitude est le lot de l'être humain, comme de toutes choses au monde, et c'est en vain que l'on chercherait quelque Logos, quelque raison souveraine qui commanderait la marche des événements. L'histoire elle-même est un chaos, sans principe unificateur, sans finalité. Hegel, plus tard, dans un éclair de lucidité, estimera que "la seule leçon de l'histoire c'est qu'il n' y a pas de leçon de l"histoire". Machiavel est le témoin navré d'une époque de déchirements, de luttes incessantes et absurdes, où l'essentiel est de s'assurer quelque prise sur la fortuité universelle.

Il reste "une moitié" où le libre arbitre peut juger et agir : c'est le domaine de la virtu. Virtu c'est la virtus latine, vertu de courage, apanage de l'homme viril, dont le portrait est dessiné dans "le Prince". A vrai dire il y apparaît plutôt en contraste avec le lâche, l'efféminé, le mou, l'indécis, le vélléitaire, figures pitoyables ou méprisables de souverains indignes, généralement balayés par le torrent de la fortune. Machiavel raisonne en praticien avisé de la politique, en observateur-acteur de ce qui est et non de ce qui devrait être. 

Outre l'intérêt politique évident de ces observations on peut y lire le témoignage d'une mutation qui bouleverse de fond en comble la tradition médiévale : l'homme nouveau est libéré des anciennes inféodations cléricales et métaphysiques, de la pesanteur des hiérarchies, des filiations religieuses et politiques. Dans cette époque d'incertitude maximale surgissent de libres et redoutables individualités qui sans aucune légitimité s'emparent du pouvoir par la force, fondent de nouvelles dynasties (comme les Sforza ou les Médicis), se font édifier des palais, convoquent les artistes pour célébrer leur puissance, font la paix et la guerre, sans se référer à aucune autorité extérieure, ne comptant que sur leur propre virtu pour imposer ici et là de nouvelles règles, de nouvelles valeurs. On hésite entre l'enthousiasme et l'accablement, car ces nouveaux princes sont volontiers d'une implacable cruauté quand il s'agit de prendre et de conserver le pouvoir (César Borgia). Ici ni religion ni morale n'ont plus cours, et si l'on feint d'être religieux ou moral, c'est pour mieux asseoir la nouvelle autorité conquise de haute lutte.

Si maintenant on met de côté la dimension politique et historique de cette oeuvre étonnante on pourra s'interroger plus avant sur l'anthropologie et l'éthique. Remarquons tout d'abord que Machiavel ne se fait aucune illusion sur la nature humaine :"Car des hommes on peut dire généralement ceci : ils sont ingrats, changeants, simulateurs et dissimulateurs, ennemis des coups, amis des pécunes". Un peu plus loin il déclare tout de go que "les hommes sont tous de tristes sires", "méchants", "oubliant plus vite la perte de leur père que la perte de leur patrimoine". A tout prendre les hommes sont à l'image de la fortune : imprévisibles, changeants, capricieux, versatiles, déterminés par l'humeur, l'avarice, le mercantilisme, la réputation, passions basses et viles, dont le "vertueux" saura tirer parti - avec évidemment la réserve qui, ici comme ailleurs s'impose : jamais de certitude totale, de maîtrise totale, mais des arrangements circonstantiels qu'il faut savoir modifier, adapter au gré des événements. 

Une éthique? Je n'ai, quant à moi, nulle ambition politique, et pas davantage le souci d'amender l'humanité. Je vois que les hommes ne consentent à changer que sous la pression de la nécessité, et nullement par moralité ou sens du bien. Je partage assez largement le pessimisme anthroplogique de Machiavel - et de Schopenhauer, et de Freud qui dans une lettre au pasteur Pfister déclare que les hommes sont tous "de la racaille". Encore qu'en ce domaine le "tous" implique également l'auteur de la phrase, dont ne voit pas par quel miracle il pourrait échapper à l'universelle condamnation. Soit, nous sommes tous de tristes sires. 

Reste ce beau mot de virtu : le courage, et c'est grand courage que de regarder la vérité en face quand tout dans le monde nous invite à l'illusion, au mensonge, à la crédulité, à la soumission, à la fuite et à l'irresponsabilité. En filigrane, dans cette oeuvre si noire en apparence, pointent quelques références discrètes à de véritables vertus : courage bien sûr, mais aussi civilité, autonomie, humanité.

 

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Commentaires
J
Chère Antigone<br /> <br /> <br /> <br /> L'oligarchie conduit au totalitarisme. Aussi, il faut lire Hannah Arendt : "Le totalitarisme" et "Eichmann à Jérusalem". Ça aide surtout à comprendre "La banalisation du mal"...
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A
Il n'est certainement pas souhaitable que l'état se maintienne à n'importe quel prix.<br /> <br /> Qu'est-ce qu'un état qui sert l'intérêt privé de quelques tout-puissants, en faisant fi de l'intérêt général? C'est un état qui n'a plus aucune légitimité démocratique.
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J
Monsieur Karl, pitié s'il vous plait, tout juste le temps d'aborder un texte, que vous nous en proposez un nouveau. Soyez bon Prince, mais pas Machiavélique (jeu de mots)... Si Machiavel avait la volonté d'utiliser tous les moyens possibles pour entrer dans les cercles seigneuriaux, essayons de vous suivre pour atteindre cet étrange personnage qui voulait s'intéresser plus à l'intimité des Médicis et des dangereux Borgia, qu'à lui-même !<br /> <br /> <br /> <br /> Le Prince est souvent obligé, pour maintenir l’État, d’agir contre l’humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut que tant qu’il le peut, qu’il ne s’écarte pas de la voie du bien, mais qu’au besoin, il sache entrer dans celle du mal. (Machiavel).<br /> <br /> <br /> <br /> C'est tout à fait l'image de notre personnage, et il le crie bien fort dans la plupart de ses citations.
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A
" Je vois que les hommes ne consentent à changer que sous la pression de la nécessité, et nullement par moralité ou sens du bien".<br /> <br /> Oui, les hommes en général, avec cette bonne vieille nature humaine qui ne vise qu'à la conservation de ses intérêts.<br /> <br /> Mais parfois surgissent dans l'histoire quelques humains qui choisissent délibérément de ne plus obéir à la pression d'une nécessité aveugle: que faites-vous des résistants qui ont choisi de résister plutôt que d'obéir à la colère du fleuve? <br /> <br /> je pense que dans les processus de l'histoire il y a des pauses dans la furie, même si ces pauses ne peuvent réellement advenir la plupart du temps que dans le chaos, fût-il d'une autre sorte que celui auquel nous sommes "habitués".<br /> <br /> Se révolter est une nécessité, quelle que soit la forme que prenne cette révolte, de la simple poignée de main fraternelle aux grands rassemblements; car pendant que les gens espèrent renverser un tyran, ils ont quelque chose dans le ventre qui s'appelle de l'espoir.<br /> <br /> Nous qui mangeons à notre faim, qui dormons sous un toit, savons-nous encore l'importance d'espérer? Illusion? Sans aucun doute, mais illusion qui nous maintient plus sûrement en vie que l'absence de pain!<br /> <br /> Même si plus grand monde ne se révolte de nos jours sans être lucide sur le prochain tyran qui remplacera celui que l'on renverse, durant le temps de la désobéissance à l'implacable nécessité, les humains redeviennent des frères qui espèrent qu'un peu de paix et de justice se poseront comme une parenthèse dans le monde.<br /> <br /> Et parfois la digue que l'on construit sur le fleuve, c'est une simple poignée de main partagée, avec un espoir partagé.
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D
En théorie, Machiavel se prononce pour l'unification (Discours sur le première décade...) de l'Italie mais dans le Prince, il s'agit de gouverner non pas en vertu d'un idéal politique (l'unité) mais en vertu de "la vérité effective de la chose" laquelle impose de naviguer à vue et d'avoir toujours un ou si possible plusieurs coups d'avance pour faire face à la fortune. La seule ambition du politique reste d'assurer la stabilité et le maintien au pouvoir du prince, ces deux éléments étant convergents. Mais à mieux y regarder, stabilité et sécurité sont au service des intérêts. Existe-t-il seulement quelque chose qui puisse échapper à un intérêt ? Machiavel ne cesse de le souligner dans son anthropologie. La sécurité n'est pas en soi une valeur, elle est l'intérêt bien compris qui rend possible la satisfaction de tous les autres.
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