Du FONDEMENT (3)
La question : "que reste-t-il quand tout s'en va" devait tenter de saisir, dans l'imminence de la mort, ce qui pouvait faire fondement, à supposer qu'il existât quelque chose qui pût faire fondement, ce que la question avait justement pour fonction de faire émerger. Dans un tel décours la position cartésienne, qui pose comme fondement le sujet du discours - je doute, je pense, je suis - se révèle particulièrement inadéquate puisque ce sujet censé supporter l'édifice de la connaissance, plus encore, de la conscience de soi, est précisément en train de s'effondrer. Que le sujet cesse de penser, lui qui ne se soutient que de penser, et voilà la totalité des choses qui sombre dans le néant! Etrange philosophie qui donne au sujet ce qu'il retire au monde, lequel, soit dit en passant, n'attendait pas le sujet pour exister! Etrange retournement qui fait dépendre de la pensée ce qui, jusqu'à contre-ordre, conditionne l'émergence de la pensée. Etrange délire qui renverse l'ordre des choses, faisant de l'effet dépendre la cause!
Toute ma rationalité hellénique s'insurge contre ce mauvais procédé : ce n'est pas le sujet qui fait le monde, c'est le monde qui rend possible la pensée, la précède de toujours et lui survivra indéfiniment. L'origine absolue c'est le Tout, qui contient Tout, que le sujet le sache ou le méconnaisse. C'est devant cette évidence que l'homme sensé commence par s'incliner.
C'est dire aussi que la modernité s'origine d'une "hubris", d'une sorte de meurtre symbolique. Dans sa mégalomanie titanesque le Moderne se pose comme origine absolue, confondant l'ordre du Savoir et l'ordre du Réel. Mais les choses sont les choses, que je les connaisse ou les ignore, et, précisément, c'est dans le moment de la conscience absolue, quand vacille l'existence elle-même, que l'ordre des choses se rappelle irréfutablement au sujet : que reste-t-il si je ne suis plus?
Ainsi posée, la question appelle nécessairement sa réponse : quoi qu'il en soit de moi, "il y a", il y eut, il y aura - quoi? - le Tout, l'univers, la Nature infinie, ou, en grec, l'Apeiron, autant de désignations pour la même réalité, la plus évidente et la plus inconnaissable.
C'est en ce point que les Anciens se rejoignent en dépit de la diversité des thèses : l'Etre de Parménide, l'Apeiron d'Anaximandre, le Feu éternel d'Héraclite, le Tout de Démocrite, la Physis d'Epicure, autant de visions divergentes, tant la chose est multiple dans son unité même, de ce fondement indicible, hors concept, qui nous excède, nous porte et nous emporte.