MOZART !
"Socrate, fais de la musique!"
Moi aussi, cette nuit, j'ai entendu la parole du dieu de Delphes. Et dans l'ivresse je balançais les bras en tous sens pour marquer la mesure, dirigeant un orchestre imaginaire, comme je faisais gamin en écoutant la musique symphonique. C'était évidemment du Mozart, un concerto pour piano, et je chantais tout en faisant virevolter ma bagette de chef, tapant du pied et m'escrimant comme un diable. Ah Mozart, que je t'aime! Et c'est pitié que depuis de longues années je ne puisse plus me régaler de ta divine musique! Une incommodité inexplicable m'a détourné de l'univers sonore, appauvrissant d'autant ma misérable existence. Que sommes-nous, pauvres de nous, sans la consolation, la tendre ivresse de la musique? "Sans la musique le monde serait une erreur" a dit fort justement Nietzsche.
Je tiens depuis longtemps "La Flûte enchantée" pour le chef d'oeuvre absolu, de l'opéra bien sûr, et de toute la musique européenne. Je ne suis pas un jour sans entendre en mon oreille mentale quelques phrases de cette admirable composition, y reconnaissant l'éternelle lutte des contraires, de la violence et de l'amour, de la haine et de la compassion, du masculin et du féminin, du terrestre et du céleste, conflits sans mesure ni terme si la musique ne venait tout doucement offrir une inestimable et sublime réconciliation : Tamino et Pamina, Pappageno et Pappagena, la Déesse de la Nuit et Zarastro, les éléments divins, la terre, l'eau, le feu et l'air, toujours en lutte, toujours actifs et combatifs selon le jeu de Polemos, et qui s'accordent miraculeusement dans le finale grandiose célèbrant la Lumière.
Il faut rendre justice à Mozart, y reconnaître la puissante contemplation des forces, obscures et lumineuses, des oppositions irréductibles, avec un génie inégalé du dépassement, lorsque les deux lignes de forces se rencontrent, s'entrecroisent, se mêlent et se démêlent, faisant jaillir des fontaines, des arc- en-ciel, d'inépuisables constellations de délices!
Là où la logique rend les armes, incapable de concevoir le dépassement des contradictions, là où la philosophie s'épuise en synthèses controuvées, la musique ouvre sans effort les murailles, creuse un val où court une rivière sous le soleil, offrant d'un seul mouvement l'espace infini. Imagination active, plus puissante peut-être que la poésie elle-même, se passant de mots, et délivrant sans effort les sources et les ressources inépuisables de l'âme.