METAPHORE de l' EFFONDREMENT : un rêve
Etrange rêve...Une bombe devait exploser dans un local où j'étais enfermé avec quelques compagnons de misère. Mais elle ne pouvait être activée qu'à partir d'un ou plusieurs commutateurs dissimulés je ne savais où, et il était urgentissime de les découvrir et de les désarmorcer pour éviter l'explosion. Agitation vaine et désordonnée : les commutateurs demeuraient introuvables. Finalement la chose se clarifia, je ne sais comment. Je me retrouvai dans un mystérieux château. Un homme était là et me montra une machine munie d'une horloge, comme dans un film d'espionnage. Dans un instant tout allait sauter. Et c'est alors que se produisit le miracle. Comme par magie l'aiguille de la montre qui avançait inexorablement, soudain fit un bond pardessus le moment fatidique, puis continua paisiblement sa course. Fin.
Ce n'est qu'un rêve, mais il exprime un sentiment d'anxiété trop familier : quelque chose de terrible doit arriver et je ne sais comment l'éviter. Nul doute, c'est l'effondrement qui guette. Mais à écouter la leçon du rêve j'en arrive à penser qu'il y a erreur temporelle. L'effondrement n'est pas à venir, il a déjà eu lieu, et il ne m'a pas détruit. Je suis un survivant de la catastrophe.
Hier au soir, assis sur mon balcon dans la nuit avancée, j'eus la singulière impression qu'une nouvelle vie se donnait à moi, alors que paradoxalement j'étais parfaitement mort à toutes les formes de vie que j'avais expérimentées jusqu'ici. Tout ce que j'avais désiré, aimé, convoité, recherché avait depuis longtemps perdu toute saveur et toute signification. J'avais longtemps séjourné au désert, brûlé du soleil noir de la mélancolie, vécu toutes les déceptions et tous les désenchantements, mesuré la vanité absolue de toutes mes entreprises, sèché, transis, exsudé de tout désir, de toute inclnation à vivre. L'effondrement c'est cela : l'assèchment de toute soif, la destitution de tout amour, l'extinction de toute inclination, le dégoût universel, le retrait et l'étiolement.
Pourtant j'étais là sur mon balcon, parfaitement serein, et sans un regret. Ces pertes ne me torturaient plus, je n'avais aucune nostalgie, je constatais simplement que ces attachements, et l'attachement à ces attachements n'avaient plus de prise, n'exerçaient aucune fascination rétrospective : j'étais mort à tout cela, délivré du regret, délivré de tout ce qui fait ordinairement le désir d"un être humain.
"Dépouiller l'homme" disait Pyrrhon. J'étais dépouillé de tout, et seul le sentiment d'une liberté infinie me faisait retrouver le chemin de la vie. Vivre encore, pourquoi pas, mais dans la perpétuation de ce sentiment ineffable. Toute attache à l'existence me semblait définitivement rompue, et si je vivais encore c'était dans un tout autre esprit, comme s'il fallait avoir traversé la mort, tout abandonné pour accéder aux rivages de cette indicible lumière. Et tout cela semblait très naturel, sans lyrisme ni effusion, sans transport mystique, sans exaltation : c'était, voilà tout.
Rien de spécial, mais la conviction d'avoir parcouru un certain chemin, sans garantie contre l'échec, la récidive ou la chute. Quoi qu'il en soit je veux prendre le mesure de ce micro-événement, ne pas banaliser ni exagérer, ni m'accrocher, mais transformer le fait en expérience, l'inscrire consciemment dans la conscience. De la sorte il fait signe vers un ailleurs, qui est sans aucun doute le véritable ici.