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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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6 novembre 2012

SENSATION et SOUFFRANCE : BOUDDHA

 

 

 

 

« Tout ce qui est ressenti a un lien avec la souffrance » (Bouddha : Kaïära Sutta). Comment comprendre cette affirmation quand d’expérience nous ressentons le plaisir du contact, la satisfaction des besoins, et maints autres contentements du corps ou de l’âme ? Pourquoi privilégier l’aspect désagréable, douloureux, irritant, au détriment des expériences dites positives ? On songe invinciblement à Schopenhauer qui déclare que la douleur seule est positive, étant  vécue avec  intensité, alors que le plaisir est évanescent, fugitif, et somme toute irréel. Le plaisir est comme un songe sur fond de douleur, illusion et passagèreté. Mais n’est-ce pas là une position mélancolique, représentative du fameux pessimiste oriental ?

Il ne s’agit pas de nier les expériences agréables mais de souligner leur caractère fluent, mobile, apparaissant et disparaissant. Elles nous mettent, tout comme les sensations désagréables ou neutres, en contact avec l’impermanence universelle, elles en sont l’expression sensible, directe, irréfutable. Si bien que, sous ce nouveau regard, il est parfaitement secondaire que la sensation soit agréable ou non, qu’elle nous séduise ou nous irrite, l’essentiel étant de percevoir le flux, l’apparition et la disparition. Changement de paradigme : on se détourne du caractère affectif de la sensation, non pas qu’on le nie ou le néglige, mais on déplace l’attention, du contenu vers le mouvement d’apparition et de disparition. En quoi toutes les sensations  se valent, toutes soumises à la loi de nature. C’est cela qu’il faut apprendre à percevoir. C’est en ce sens que toute sensation est douleur, non par son contenu désagréable ou plaisant, mais en ce qu’elle se révèle en elle-même expressive de l’impermanence universelle. C’est l’impermanence qui est douleur, en ce qu’elle ruine toute tentative de saisie, de maîtrise, de possession et de domination, y compris du moi par lui-même.

Il en découle, implicitement, un rejet de l’hédonisme. Non que le plaisir soit un mal en lui-même, mais de ce que le programme de l’hédonisme est décevant, contradictoire à sa source. Si la nature du plaisir est d’apparaître et de disparaître il est impossible de fonder l’existence sur la permanence des sensations plaisantes. J’ai faim, je mange, j’éprouve la sensation agréable de la réplétion, et voilà que déjà je retombe dans un désagrément relatif, qui me pousse vers d’autres objets : pourquoi pas un bon cigare, un cognac parfumé, et quelques joueuses de flûte pour agrémenter ma digestion ? Et le reste à l’avenant. Principe de plaisir-déplaisir : la tension crée le désir de détente, la détente est  brève, la tension réapparaît, et avec elle de nouveaux fantasmes à satisfaire. C’est la mécanique implacable de la vie psychique, et en termes bouddhiques, du Samsâra. Oui, la douleur est à la racine de la vie, si la vie est ce mouvement infini, jamais en arrêt, jamais stabilisé, vers de fuyantes satisfactions. Il n’est pas besoin d’être un grand lettré, ou un sage éminent pour percevoir la vérité implacable du samsâra.

Plaisir et douleur sont comme l’endroit et l’envers de la même réalité : « le dieu est guerre-paix, satiété-faim, été-hiver ». Vouloir un côté et refuser l’autre relève du tour de passe-passe, ou du boniment. Impossible d’établir une plate-forme de sensations uniquement plaisantes, sauf à fuir dans un délire d’interprétation. L’hédonisme intégral est une fumisterie. On rendra justice à Epicure de n’avoir pas donné dans cette hérésie : tout en cherchant les conditions d’une existence heureuse il fait sa place à la douleur inévitable dans la quatrième branche du tetrapharmakon : supporte ce que tu ne peux éviter.

Mais alors quelle est l’intention de Bouddha ? Une fois découverte cette loi infrangible de la souffrance de l’impermanence («  tous les composés sont impermanents, tous les composés sont souffrance ») que faire, si l’hédonisme est caduc, et si d’autre part on refuse le dolorisme et la complaisance macabre à la douleur ? Voie du Milieu : ni l’ascétisme ni l’hédonisme. Reste l’observation méticuleuse des sensations, leur apparition et leur disparition. Par la sensation nous sommes en contact avec le corps propre, nous en développons une connaissance serrée, vivante, « vivantielle ». Nous explorons méthodiquement les données, les qualités, les évolutions, du corps dans le corps, de l’esprit dans l’esprit, en nous dégageant des émotions, fixations mentales, imaginations et fantasmes, laissant les choses apparaître et disparaître, comme des vagues sur la surface de la mer, comme des nuages dans le ciel. Peu à peu se fait jour une capacité de distanciation, une équanimité, un non-attachement aux processus physiques et mentaux. Nous découvrons de l’intérieur la fluidité de tous les processus, sensations, perceptions, émotions, constructions mentales, et corrélativement la vacuité de notre moi personnel, dont l’instabilité, la mobilité, la fluence nous deviennent de plus en plus évidentes.

Evanescence des choses, évanescence du moi. Où, en effet, chercher quelque point de fixité, où, le levier d’une impossible identité de soi à soi ? On raconte que lors d’un discours où Bouddha exposait pour la première fois la théorie de la vacuité, les brahmanes présents, effarés, périrent d’une crise cardiaque !

Ne s’attacher ni aux choses, ni aux biens, ni à soi, voilà un extraordinaire héroïsme ! Et pourtant, connaissez-vous doctrine plus rigoureuse, plus implacablement vraie ?

Et de ce non-attachement (car le non-attachement est bien supérieur au détachement, lequel est encore bien réactif, bien « samsârique ») que résultera-t-il ? La libération – à moins que  le cheval ne meure guéri, comme il advint à nos brahmanes ! C’est que nous n’avons aucune représentation possible d’un état de ce genre, prisonniers que nous sommes  de la représentation. Mais un début de réponse se profile dans la pratique de la méditation, où, dans un corps et un esprit en mouvement, nous faisons l’expérience, parfois, d’une singulière pacification, prélude silencieux de la véritable paix.

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Commentaires
G
Sans doute faut-il apprendre à ralentir! Faire des pauses, pour respirer, souffler, observer.
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S
Cela demande tant d effort dans nos vies à 100 à l heure ...<br /> <br /> Merci pour ce texte <br /> <br /> Vous parlez de vivance .... La est la clé sûrement !
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O
Merci pour ce chant de l'impermanence dont nul ne peut s'abstraire qu'en fantasme. Elle est le fleuve et les rives qui s'écoulent ensemble, inondant notre coeur sans laisser de trace.
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