JOURNAL INSOLITE : Le TEMPS IMMENSE - de l'imagination
"Le temps immense".
Cette belle expression de Jung, je la fais mienne. Elle me parle au cœur, elle m’exalte comme un vin jeune et vif. Elle réveille en moi de fortes imaginations d’enfant, de sublimes et indéracinables émotions, de belles rêveries qui bercèrent mes longues heures d’ennui et de langueur, alors que je mourrais à petit feu dans la salle de classe surchauffée, et que dehors la vie brillait dans la lumière. J’aimais évoquer les vieilles civilisations disparues, je courais le vaste monde, je naviguais par les océans infinis, j’étais flibustier de la Jamaïque, j’étais conquérant analphabète, mendiant et Tchandala, croisé de causes impossibles, aventurier, poète, j’étais tout à la fois :
J’étais Akhenaton et pêcheur de morue
Cochise et Sitting Bull, Alexandre le Grand
Il n’était pas de borne à mes rêves d’enfant
Hélas, j’ai tant rêvé, je ne m’en souviens plus !
Suis-je encore ce garçon épris de conquête et de gloire, cet adolescent ivre de poésie qui sèchait gaillardement les cours pour hanter tavernes, bistrots et Winstub, pipe fumante en bouche à rimailler mon invincible désir d’ailleurs ? Je le crois volontiers, si je me laisse un instant vaticiner au gré, si j’oublie l’adulte que je suis devenu, si j’ouvre toutes béantes les portes de mon imagination. Me voici jailli hors des limites étroites de ma vie présente, et viennent à moi, refluent de toutes parts les marées de l’enfance éternelle. Le temps immense c’est ce qui nous porte de toute éternité, nous semble-t-il, ce qui déborde le présent, vers le passé infini et vers l’avenir inconcevable. L’adulte, par la puissance de l’imagination, renoue en profondeur avec l’enfantin qui ne saurait disparaître tout à fait sans ruiner toute puissance de renouvellement. Etrange comme ce temps du passé, ce temps de l’intériorité la plus intime est mobile, chaotique, revenant sur lui-même, et soudain vertigineusement indécis, ouvert sur l’abîme. Sans continuité, sans structure fixe, ni linéaire ni cyclique, mais imprévisible, serpentin, à la fois familier et totalement imprévisible : « unheimlich », comme nous le sommes, sans le savoir, pour nous-mêmes.
Temps d’une animalité du corps et des instincts, temps du tigre, de l’ours, de la grue, temps du serpent : en nous les éléments sacrés, incréés, terre et eau, air et feu, continuent sans trêve leur danse nuptiale, nous portant, nous transformant, nous recréant, nous emportant ! Et par eux, en eux, nous sommes aussi la danse, danse de la terre, de l’eau, danse de l’air, danse du feu ! Les éléments nourrissent et rafraîchissent notre corps, inspirent l’âme, de quelque manière nous immortalisent !
Imagination active qui se source des expériences les plus anciennes, temps hors du temps, immémorial et fécondant !
Mais à l’inverse l’avenir me laisse singulièrement indifférent, atone, sans représentation : l’avenir ne me parle pas. C’est qu’il n’y a pas d’expérience de l’avenir, pas de sensation, pas de perception, mais une froide disponibilité sans sujet ni objet, sans chair, sans âme. La raison n’émeut pas. Bien sûr on peut rêver un avenir, mais il se trouve que j’en suis incapable. Mon avenir se borne à la minute qui vient. Je sais trop que je ne puis escompter davantage. Et pourtant le temps continue fatalement, avec moi ou sans moi, mais je ne puis m’émouvoir à ce sujet. C’est là l’indice d’une fatigue de la raison, fatigue d’une époque sans perspective.
Mais mon imagination s’emballe à considérer l’immensité de l’univers, les milliards de galaxies, l’inconcevable d’un espace immensément dilaté, et comme Lucrèce, entre horreur et volupté, je m’essaie en vain à me représenter le temps du monde infini. Lucrèce et Pascal : disproportion de l’homme entre l’infiniment grand et l’infiniment petit. Que devient notre pensée du temps dans de telles conditions de dépossession ? J’envie parfois les astrophysiciens : ne voyagent ils pas dans l’infini ? Et puis, saisi de vertige, je me range à la mesure de l’humain, je rejoins la demeure confortable du temps rétréci, je laisse aux dieux le souci du monde, je me tourne vers mon jardin, vers mes roses de poésie, je consens à mon destin de mortel.
Le temps immense est en nous, comme est en nous toute la matière, toute l’énergie, toute la ressource du monde. Nous ne le savons pas, mais ce savoir, à nous de l’acquérir. Il en résulterait une dimension autre, inédite et poétique de l’existence.