De la PULSION de SAVOIR
Une bien étrange passion. « Cupido cognoscendi », que les Médiévaux rangeaient au nombre des passions funestes. Je ne pense pas que cette « cupidité » soit le lot de tous les hommes. Ceux qui en sont les victimes consentantes se promettent des jours difficiles. Freud estimait que la connaissance, qui est libératrice d’un côté, se paie trop cher, impliquant d’énormes sacrifices, dont le bénéfice est des plus discutables. Mais celui qui est disposé à ne pas se satisfaire des fausses évidences ne peut faire autrement que d’interroger, de douter, de scruter : skeptikos, le scrutateur. Et que diable veut-il donc savoir, à quoi il est prêt à sacrifier la quiétude de la convention, son confort intellectuel, et son bonheur même ? Il faut croire que l’enjeu est considérable. Ainsi sont ceux-là qui s’intitulent philosophes, et, à un degré moindre, les chercheurs de toute obédience. Car ceux qu’on appelle les savants, supposés savoir, ne le sont que dans un domaine des plus rétrécis, science de la terre, ou des minéraux, ou de l’histoire, ou autre. Le philosophe, seul entre tous, veut le savoir de tout, le savoir du Tout, projet fou, ambition délirante et absurde.
« Je parlerai du Tout » déclare Démocrite. Aussi est-il le philosophe par excellence, celui qui ne se satisfait de rien qu’il n’ait examiné, scruté, expérimenté : météorologie, climatologie, géologie, physique des particules, mathématiques, musicologie, physiologie, anatomie et le reste à l’avenant. On ne pleurera jamais assez la perte de cette extraordinaire encyclopédie du savoir antique.
Qu’est ce que c’est, cela que je perçois, quelle est sa nature, quels sont ses constituants, ses qualités, ses conditions d’apparition et de disparition, et plus encore, d’où cela provient-il, et comment et pourquoi ? Et puis, qui suis-je moi qui me pose ces questions, d’où viens-je, et d’où me vient cette soif inextinguible de savoir ? Tout projet de connaissance s’origine forcément d’une insatisfaction, d’une in-quiétude, de la perception subtile d’une faille dans la texture du réel ou du moi. Bouddha quitte son palais doré lorsqu’il rencontre l’image de la vieillesse, de la maladie, de la mort. Schopenhauer ne peut supporter le spectacle de la souffrance, dans les hospices, les prisons, les galères, les ateliers, et plus généralement dans la misère de la condition humaine. Pascal découvre que le cœur de l’homme est plein d’ordures. Quel fut l’expérience originelle de Démocrite ? Comment savoir ?
Le trait fondamental je le chercherai plutôt dans l’expérience d’une fêlure constitutive : toute existence se révèle à elle-même dans l’incertitude, la précarité de son-être-là. J’y suis, mais je sens que je pourrais tout aussi bien ne pas y être, qu’il suffit d’une brindille pour me détruire, et, rétrospectivement, qu’il aurait suffi d’un presque rien pour que jamais je ne fusse : hasard d’une rencontre, d’un frisson partagé, d’une combinaison aléatoire, improgrammable. Enfant, je me demandais souvent si j’aurais pu être autre que je n’étais, et si un autre homme avait connu ma mère serais-je celui que présentement je suis ? Que de hasard, d’imprévisible, d’incertitude, de factuel et de fortuité ! De tous les côtés cela s’échappe, à vous donner le vertige ! Existe-t-il donc, de par le monde, des humains qui puissent se sentir nécessaires, aussi nécessaires que le soleil dans le ciel ? Cette sublime illusion jamais je ne l’ai connue, et toute ma destinée fut marquée du sceau de la contingence.
A l’inverse, si la connaissance est fille de l’insatisfaction constitutive, elle peut disparaître avec elle. Ce qui s’est formé peut se défaire.
On peut, bien sûr, continuer à chercher indéfiniment. C’est une passion comme une autre, et l’on sait que certains tiennent à leur passion plus qu’à leur vie même. Cela occupe, cela distrait. Mais on peut, à l’inverse, décider la fin. La psychanalyse, selon Lacan, s’achève, non avec le savoir, mais avec le savoir du non-savoir : « destitution subjective, castration symbolique ». Le terme est exécrable, mais l’idée est juste. Pyrrhon ne dit pas autre chose.
Il y a ce qu’on peut savoir, qui est peu de chose, et puis il y a tout le reste, à jamais opaque, indécidable. C’est nous qui décidons de ce que nous ferons de l’indécidable. Il nous reste, heureusement, ce choix. Ainsi tout n’est-il pas joué à l’avance. Dans l’interstice, cette faille, source de douleur, condition de liberté.