de la VACUITE, et de l'APEIRON
La vacuité s’entend par rapport à la représentation, et non absolument. Ce n’est en rien une position nihiliste. Tout le travail psychique et philosophique, ce long travail, exaltant et périlleux, de traversée des opinions, des constructions, des convictions et autres élaborations de l’esprit, consiste, en dernière analyse, à affronter cette aporie de la vacuité. Nous en avons parfois l’intuition fulgurante au cours d’une promenade, au décours d’une conversation ou d’une méditation solitaire : soudain l’inanité de toutes nos croyances nous saute aux yeux, soudain nous sommes au seuil d’un vide sidéral, qui à la fois nous saisit de terreur et nous apparaît d’une évidence absolue. L’Ouvert est là, et comme dit le poète, nous comprenons soudain que nous ne sommes rien. Dans cet effarement, la vérité de l’abîme nous aspire, et nous contraint, pour vivre, à une modification radicale. Un monde s’écroule, et nous mêmes, pour un instant très bref, nous coulons avec lui. Les bouddhistes disent qu’il ne faut pas craindre cette noyade, au contraire, nous devrions accepter de couler sans résistance, car, de toute façon nous remonterons à la surface. Le monde et nous-mêmes, infailliblement se reconstruisent, mais peut-être, si l’expérience est profonde et sincère, d’une tout autre manière.
L’expérience de la vacuité est une déprise : ces oripeaux dérisoires auxquels s’accrochait notre esprit révèlent leur inénarrable caducité. Abolis bibelots d’inanité sonore. Ce monde que nous avions construit qu’est-il donc sinon le fruit de la peur et de la haine ? Haine cosmique entretenue par l’insatisfaction, le dépit, l’amertume, l’envie, la jalousie. Peur de n’être pas ceci ou cela, peur de déplaire, peur de n’être pas capable, peur du néant. Bouddha disait : « dukkha» , la souffrance, et dukkha résume toutes les passions tristes, nées de l’ignorance, de la haine et de la cupidité.
Que chacun redoute de faire cette expérience cruciale de la vacuité c’est l’évidence même. Mais avec un peu de sagacité on pourrait voir que cette expérience redoutée, assimilée à tort à un effondrement psychique, chacun, au fond la pressent, la souhaite confusément, craignant et brûlant de la connaître enfin. Pourquoi aller se brûler dans les passions destructrices si ce n’est par désir de l’illimité ? Ce que nous redoutons le plus est ce qui nous attire le plus. J’en conclus qu’au fond de chacun existe un attrait, refoulé ou assumé, pour le sublime de l’illimité. La vertu de courage c’est d’aller y voir.
Le bénéfice de l’opération c’est de voir la vacuité au cœur même de la psyché. Vivre c’est construire autour d’un trou. Mais ce trou dira-t-on, c’est quoi ? C’est l’insubstantialité de toute chose, c’est l’impermanence de tous les phénomènes, c’est le mouvement au cœur des choses, et de soi. C’est la conscience que tout passe et casse, et ne cesse pourtant de revenir sous de nouvelles formes. Comment, dès lors, s’accrocher encore ?
Et voici le paradoxe final, qui est peut-être le dernier mot de la philosophie : l’impermanence des choses et des êtres ne ramène pas au néant. Les choses existent, naissent et meurent et reviennent encore, à la fois semblables et absolument différentes. La nouveauté est la loi du monde, dans la permanence d’un fond sans fond qui jamais ne disparaît. Anaximandre nommait Apeiron cet illimité qui contient tout, qui fait tout, détruisant et fournissant sans répit, présence insondable et perpétuelle donation. Dans l’impermanence même nous pensons et sentons la permanence du Tout.
Etrange aventure que cette traversée de la vacuité. Elle détruit toutes les représentations, fait vaciller toutes nos certitudes, nous plonge dans l’effroi de l’origine, nous révèle l’impermanence cosmique, et dans cette impermanence même la permanence inépuisable de l’originaire.
Malgré la violence insigne de ce monde comment ne pas goûter, par instant du moins, à la suprême paix ?