De la REVOLUTION ANTHROPOLOGIQUE (II)
IX
DE LA REVOLUTION ANTHROPOLOGIQUE 2
Si cette révolution est bien en cours, comme je le pense, elle l'est présentement sur un mode passif. Les résistances sont innombrables, d'autant qu'aucune perspective de changement crédible n'émerge pour l'heure, si ce n'est sous forme de propositions relativement isolées, dans tel ou tel domaine spécialisé, comme l'économie, l'écologie militante ou la culture. Il me semble qu'aucun esprit, fût-il résolument génial, ne peut penser l'ampleur du phénomène. Ce processus est de nature planétaire, il excède largement les capacités de la pensée : ses traits sont encore relativement indistincts, mêlés, obscurs, incertains. Les penseurs ne peuvent qu'accompagner le phénomène, non le prévoir dans son déroulement, ni le conduire, évidemment. Il faut rappeler que les révolutions antérieures s'étendaient sur de longues périodes, parfois des siècles, et que leurs effets à terme n'étaient sans doute pas davantage discernables que pour la nôtre. De plus un effet de révolution ne se peut produire que par la rencontre cumulative de divers facteurs a priori distincts, qui soudain se culbutent, se renforcent les uns par les autres, produisant ce que les scientifiques appellent l'"effet catastrophe": amplification et généralisation des effets jusqu'à produire une mutation irréversible. On ne peut imaginer à l'avance, pour parler de notre actualité, ce que peut donner la rencontre de la paupérisation, de la guerre de l'eau, de migrations massives de populations, des idéologies fondamentalistes dans un continent pressurisé par la famine, déchiré par les luttes d'influence des grandes puissances. Et ce n'est là qu'un schéma parmi d'autres.
Je pense souvent à cette découverte de Karl Jaspers : l'humanité actuelle, sur le terrain culturel, moral et philosophique s'est formée, pour l'essentiel, à cette époque fort courte qu'il appelle "la période axiale", autour du Vième siècle, en même temps en Grèce, en Inde et en Chine, par un singulier hasard, puisque les fondateurs de ces nouvelles pensées ne pouvaient nullement se connaître. Comme si, dans les grandes cultures de ce temps, chacune de son côté accédait d'un coup à un niveau supérieur d"humanité. Héraclite, Pythagore, Empédocle, Bouddha, Confucius, Lao-tseu : quel émerveillement! Ces génies ont défini l'universalité de l'homme, son destin éthique, sa position dans le monde. Ce fut une chance extraordinaire, et nous l'avons fort évidemment manquée! Nous avons préféré idolâtrer le veau d'or, exalter nos passions de pouvoir et de conquête, comme si ces exigences éthiques étaient bien au delà de nos capacités mentales. Nous en sommes toujours là. Et voici que s'ouvre une brêche extraordinaire entre le fil des révolutions scientifiques, technologiques, économiques, croissance exponentielle, volonté de puissance infinie, - et d'autre part l'impossible révolution mentale, proposée par les fondateurs, ratée sur toute la ligne. Divorce abyssal entre l'intellect discriminant, efficace, opératoire, conquérant - et la pensée contemplative, méditative, au principe d'une éthique humaniste et universelle.
Ce fossé mérite réflexion. Car si l'homme "peut", et semble être le seul à pouvoir ausculter et maîtriser les forces de la nature, il semble par ailleurs dangereusement inapte à se modifier dans sa nature instinctuelle et émotionnelle. Ce hiatus est douloureusement inquiétant. Je vois partout la sauvagerie la haine, la destruction, la pulsion de meurtre, et surtout cette joie sadique de détruire, et je me demande sincèrement si une telle espèce n'est pas une tragique erreur de la nature.
C'est là un aspect essentiel de notre interrogation : une révolution de l'humanité est-elle possible, qui ne réitère pas les effroyables massacres des temps passés?