De l' A - SOUCIANCE
Si l'on a l'heur de parvenir à la prime vieillesse, avant que d'être parfaitement cacocchyme, anodonte, scrofuleux, chassieux et gâteux, il existe parfois une plage de relative sérénité, entre chien et loup, comme une douce fin d'après midi d'été, où l'existence perd un peu de sa rudesse à mesure que l'on considère les choses de plus en plus loin, selon une sorte de troisième regard, entre la vie et la mort. Alors les affaires, les préoccupations, les passions de l'heure semblent de plus en plus nébuleuses, floues, insignifiantes, comme attiédies par le soleil couchant. De ces frénésies qui agitent soudainement les esprits on en a connues tant et tant, marées d'un jour, flux et reflux, tempêtes furieuses, espoirs et désillusions, qu'il nous semble aujourd'hui presque incongru de tant s'émouvoir. Tentation nihiliste sans doute, fatigue de l'histoire qui n'accouche que de mollusques blafards en guise de lendemains enchantés. Peut-être déjà les prémisses du gâtisme. A moins qu'il ne s'agisse tout au contraire d'un heureux détachement, d'une âpre sagesse qui sait que rien ne change vraiment dans tous ces changements de façade.
Il y a quelque chose de cela dans le viellissant Montaigne prônant les vertus libératrices du "nonchaloir".
Je me demande quelquefois : que regretterai-je si je meurs sur l'heure? Ma foi, je ne sais pas! Peut-être, si la fortune me laisse regarder une dernière fois par la fenêtre de l'hospice, la lumière rose sur la lisière des arbres, au couchant, entre le toit d'une auberge et la montagne proche, ou les nuages, "les merveilleux nuages" d'un poème de Baudelaire, ou la cour ensoleillée de la maison de mon enfance, et le visage de quelques proches, de quelques amis. Ce n'est pas rien, mais je ne crois pas que le regret puisse m'étouffer, ni l'amère nostalgie. Et surtout pas le souci d'un livre non écrit, d'un projet avorté, d'une ambition contrariée. Je me dis souvent qu'il m'est plutôt indifférent de mourir, quand il ne me semble pas que c'est encore ce qu'il y a de plus souhaitable.
Je n'ai pas l'insouciance de l'irresponsabe, du va-t-en guerre, du bravache ou du tranche-montagne. Ni l'héroîsme du samouraï ou de l'anachorète. Je ne pense pas qu'à moi tout seul. J'ai le souci de l'humanité, et je ne puis ignorer la calamiteuse situation de notre civilisation. Comme beaucoup je me sens totalement dépassé par la frénésie et l'accélération monstrueuse de ce monde. Mais c'est se gâter la vie que de se penser responsable de ce qui nous échappe. Ainsi vis-je, entre insouciance et souci : a-souciance.
Ce barbarisme volontaire désignera une attitude médiane, qui n'est ni poison de l'âme ni indifférence. Le A privatif n'est pas une dénégation, c'est une distance salutaire. Ni trop près ni trop loin, mais subjectivement séparé. Le savoir que les vraies affaires de l'homme ne sont pas vraiment dans le monde, ni dans la société, ni dans quelque Autre miraculeux. C'est aussi le privilège de l'âge que de savoir se ménager quelque antre de médiataion sereine, puisqu' après tout, quoi que l'on fasse, nul ne viendra mourir à votre lieu et place. Seul à naître, seul à mourir. Vraiment on ne vit que deux fois : le jour de sa naissance et le jour de sa mort, mais la plupart du temps on ne le sait pas!. Et entre les deux on ne vit qu'à demi : une moitié pour les autres...et le reste pour soi !