Du CORPS comme REEL : SCHOPENHAUER et NOUS
On me demande quelquefois : mais quel est donc ce réel auquel vous faites si souvent référence, de quelle nature est-il donc, comment peut-on s'en faire une idée, et surtout, comment en faire l'expérience? Je réponds comme je peux, conscient de l'extrême difficulté de parler de ce qui échappe par définition à la représentation et au langage. Non qu'il s'agisse de quelque mystique de l'ineffable, mais le réel se reconnaît à ceci qu'il apparaît là où je ne l'attends pas, signant mon incapacité à tout prévoir et à tout maîtriser. C'est Schopenhauer, le premier dans les temps modernes, à ouvrir la brèche dans la représentation : l'intellect connaissant est toujours second par rapport au réel du corps. C'est donc le réel du corps qui nous met sur la voie du réel en tant que tel.
Ecartons tout de suite l'image du corps, qui est représentation, construction fantasmatique destiné à rassurer le sujet sur son identité. Ecartons le corps comme objet de désir, et aussi bien comme "cause" du désir de l'autre. Ecartons le corps symbolisé, structuré comme agglomérat de zones érogènes, fragments discontinus de pulsions libidinales. En un mot, écartons tout ce qui est pensée, imaginarisation, représentation, réflexion, construction symbolique. Ce qui reste c'est le corps comme corps, inconnu, étranger dans sa radicale extériorité (par rapport à notre subjectivité fantasmatique) - et pourtant c'est notre être même, au plus intime !
Précisons encore que si la médecine nous donne un accès au réel du corps, c'est encore de manière à la fois incomplète et biaisée. L'anatomie découpe le corps en systèmes, fonctions, organes, tissus, cellules, considérant somme toute que le corps n'est que matière organique connaissable selon les lois de la biologie moléculaire. Dans le même temps on sait bien que ce n'est pas tout à fait exact, que l'organisme est plus que la somme de ses parties constituantes, qu'il est doué d'un dynamisme irréductible aux fonctions, qu'il manifeste une singulière puissance de recréation, d'adaptation, de création originale. Tel patient que le cancérologue "condamne" dans les trois mois, s'acharne, contre toute logique, à vivre trois décennies, et parfois s'ingénie même à guérir ! Spinoza disait fort justement : "Nous ne savons pas ce que peut un corps".
J'ai découvert ce réel du corps au décours de mes années de psychothérapie. Tout le travail thérapeutique consiste à déconstruire nos représentations névrotiques, supposées causes de notre mal à vivre. Et c'est bien ce que l'on fait, avec l'espoir de reconstruire une sorte d'identité narrative, de continuité psychique où le sens de l'existence singulière apparaîtrait enfin, comme réconciliation asymptotique du désir et de l'être. Le passé est d'abord retrouvé, dégagé des limbes du refoulement et de la censure, réinterprété, réactivé dans un processus de signifiance et de futurition. Ce que j'étais je le remanie dans une sorte de rétroprojet repensé en projet d'avenir. Toute cette opération se fait par le langage, s'il est bien vrai que "l'inconscient est structuré comme un langage". - Cela serait bel et bon si l'inconscient n'était que langage. Mais l'expérience montre que ce processus de déconstruction-reconstruction bute sur un impossible, et cet impossible c'est le corps ! C'est oublier très exactement ce que Schopenhauer avait établi : le primat du corps sur la représentation.
Il est possible de soigner la dépression au niveau de l'imaginaire et du symbolique. C'est généralement efficace dans les cas de dépressions réactionnelles, "psychogènes" comme on dit : deuil, perte d'emploi, départ du conjoint etc. Mais c'est oublier que dans les cas sévères le cerveau a subi des dommages importants, parfois irréversibles. On soignera par antidépresseurs, qui ne guérissent pas, mais permettent de supporter la douleur en protégeant l'organe cérébral. Stabilisé, le sujet présentera parfois toutes les apparences de la guérison. La singularité de cette situation saute aux yeux : le sujet est à la fois "guéri", et malade incurable.(1) Condamné à se soigner par pharmacopée, et pourtant tout à fait sain dans sa pensée et son comportement, voire éminent dans une discipline donnée. On verra tel dépressif à vie exercer de hautes responsabilités politiques, ou autres, alors même qu'il ne peut faire autrement que de prendre chaque jour ses indispensables psychotropes !
Le corps réel est notre inconnu intérieur, voire notre inconnaissable. Ce n'est pas une image, mais pas davantage une machine. C'est et ce n'est pas un organisme. C'est un ensemble de forces pulsionnelles, plus ou moins harmonisées, plus ou moins antagonistes, dont l'énergie s'exprime dans le jeu des organes, des fonctions, des processus adaptatifs ou créatifs. Il est étrange de constater que certains organismes soient sains à tous égards et pourtant incapables d'énergie. A l'inverse tel malade chronique développe une créativité stupéfiante. On invoque la psychologie, y cherchant quelque secret ultime, seul apte croit-on, à rendre compte de cette bizarrerie. On raisonne toujours encore en opposant le corps et l'esprit. La grande difficulté est de penser un corps qui soit indifféremment, en même temps, corporel et mental. C'est là que les atomistes avaient une longueur d'avance sur nous : ils estimaient que l'âme est un corps, qu'il n'y a que des corps, et que par corps il fallait entendre non pas de la matière brute et inerte, mais un composé atomique capable de créativité. Ajoutons ceci : un corps est une composition de forces dont nous ne pouvons prévoir la puissance d'expression.
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(1) et doublement guéri : par la psychothérapie d'abord, qui d'avoir tout déblayé, "réussit" son ratage (analyse interminable) ; par la psychiatrie ensuite qui l' a guéri en le condamnant au traitement à vie. Cela me fait penser à un film ancien ("Casanova" je crois) où le chirurgien déclare triomphalement la guérison de son malade, omettant un petit détail : le patient était mort en cours d'opération!