La SAPIENCE de MONTAIGNE
"Moi, qui ne manie que terre à terre, hais cette inhumaine sapience qui nous veut rendre dédaigneux et ennemis de la culture du corps. J'estime pareille injustice de prendre à contrecoeur les voluptés naturelles que de les prendre trop à coeur.(...) Il ne les faut ni suivre ni fuir, il faut les recevoir. Je les reçois un peu plus grassement et gracieusement, et me laisse plus volontierrs aller vers la pente naturelle".
C'est là confession d'un homme qui sent les urgences du vivre, conscient de la précarité de la vie, et de la santé. En ce dernier chapitre des "Essais" il effectue une sorte de recollection de soi, exposant ses goûts et ses dégoûts avec sa franchise toute gasconne, livrant une sorte de bilan philosophique : une expérience qui s'expérimente elle-même à la lumière du passé, et s'éclaire dans la décision du présent. Il est urgent de vivre.
Bien sûr, la vivacité de l'esprit, l'exercice du jugement, la lecture et l'écriture sont des activités saines et nécessaires. Bien sûr ce monument que constituent les Essais doit être continué, "tant qu'il y aura encre et papier au monde". Mais la suite montre que Montaigne écrit de moins en moins, n'entame point de nouveau chapitre, se contentant d'annoter jour après jour son immense ouvrage. Lui-même a le sentiment d'avoir dit l'essentiel, qu'il faut éviter la répétition. Il en résulte un resserrement sur l'expérience immédiate, sur les "voluptés naturelles", d'autant plus précieuses qu'elles sont plus molles et tendres, qu'elles se peuvent goûter sans effort pénible, sans intention particulière, sans forçage ni obstination, dans un corps certes valide encore, et gaillard, mais plus faible chaque jour, plus délicat, plus exposé. C'est la sagesse de l'âge, renforcée, "spiritualisée" par la conscience de la mort proche.
Que valent donc ces écoles de philosophie qui nous enseignent le mépris du corps, nous engageant à un héroïsme inaccessible et inhumain? Depuis longtemps Montaigne a rejeté le stoïcisme de sa jeunesse, les morales de la contrition et de la sainteté, les jugeant néfastes pour soi, et de toute manière inapplicables. Il ne cesse de rappeler la "médiocrité" de sa complexion, la modestie de ses facultés, s'estimant de calibre très ordinaire, rien qui pût faire un héros de la moralité. Et dans certaines tendances du christianisme, la haine du corps, l'excessive obsession de pureté et de sainteté, l'ascétisme militant, il détecte les mêmes aberrations, sans rompre pour autant avec la religion de son enfance. Mais dans les Essais il est davantage question de volupté que de vertu. Lucrèce est plus souvent cité que Jésus Christ.
Il faut s'en remettre tout doucement à la mère Nature. Ce précepte cardinal de la sagesse antique, le seul qui ait fait unanimité dans les écoles hellénistiques, retrouve chez cet homme formé à l'antique un renouveau extraordinaire, absolument sincère et somme toute très étonnant dans la sphère chrétienne. Admirable réconciliation du corps et de l'esprit, union indissociable, unité à la fois naturelle et métaphysique.
Ah l'aimable Michel de Montaigne! Si je pouvais croire à quelque survie de l'âme, à quelque paradis habité par les grands esprits du passé et du présent, c'est de lui que je recueillerais volontiers la parole, c'est lui que je choisirais comme intime ami, si toutefois il pouvait me reconnaître comme méritant de sa confiance. Nietzsche écrira que de connaître Montaigne la joie de vivre en ce monde s'en trouve immensément agrandie!