Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
Publicité
LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
Archives
Visiteurs
Depuis la création 1 095 265
3 février 2026

De l'INSTANT : désir et plaisir constitutifs

La vie réelle se joue dans l'instant. C'est dans l'instant que la vie bascule, ou ne bascule pas. Dans l'absolu, chaque instant est une question de vie et de mort. Vivre, c'est prolonger la vie d'une seconde, de seconde en seconde. Mais à cela nous ne pensons guère, distraits que nous sommes par nos "affaires", préoccupés des moments à vivre que nous croyons acquis sans discontinuité. Un retour réflexif nous permet de déconstruire cette naïveté, et de mesurer la précarité de nos vies. Avant "maintenant" c'est du passé, après "maintenant" c'est l'inconnu. A extraire l'instant de cette continuité apparente nous plonge dans la perplexité : présentement je suis, mais je pourrais ne pas être, et dans un moment, peut-être, ne serai-je plus.

Cette méditation est constante dans le stoïcisme, et dans l'épicurisme, les deux écoles se rejoignant dans la conscience de la précarité. Montaigne y revient souvent, mais pour finir, il décide de ne plus y penser, et de s'en remettre à la grande nature, comme font les paysans. Mais ce nonchaloir même, qu'il prône et professe, est pétri de conscience, si bien implantée en lui qu'il ne juge pas nécessaire d'y revenir davantage. C'est un savoir acquis, une seconde nature. Aussi peut-il se sentir libre "de vivre du jour à la journée", "nonchalant d'elle (la mort) et de (s)on jardin imparfait".

Ma question  : que signifie désirer dans l'instant, en évitant de se projeter dans un futur indéterminé, lieu de toutes les illusions de bonheur ? Comment se resserrer sur le présent immédiat, faire de l'instant l'horizon de toutes les sensations, perceptions, idéations et créations, dans une sorte de contemporanéité mystérieuse entre le désir et son effectuation ? Désirer ici et maintenant, et dans l'ici et maintenant réaliser ce désir autant qu'il est humainement possible ? Temps minimal du désir, écart minimal entre le projet et l'acte, entre la tension (minimale) et la détente (maximale) ? A peine pourra-t-on encore parler de projet : mise en mouvement dans l'instant, et dans l'instant effectuation, et plaisir de l'effectuation. - je parle ici du désir constitutif, que j'ai soigneusement distingué du désir-projet, dont je considère acquises les réquisitions.

A dire vrai je vérifie ces données davantage dans l'ordre de la pratique physique. Je me redresse, j'étends les bras, j'inspire, et dans l'expir mes mains ouvertes, mes bras à demi pliés décrivent un demi cercle tout autour de moi : je suis en mouvement de tout mon corps assoupli, et dans ce mouvement j'ouvre autour de moi un espace immense, je construis sans y penser une "demeure d'énergie" où mon être tout entier trouve à se loger, sans frontière, sans porte ni fenêtre, ouvert à la totalité vivante. Je n'exprime rien d'autre qu'une aspiration vitale, le désir constitutif d'un être vivant dans le monde animé, et le plaisir suit comme son ombre. Entre désir et plaisir, à peine un clinamen sensoriel, à peine un fragment de temps. Le désir, c'est avoir prolongé ma vie d'un instant, et l'instant fut le plaisir de coïncider un instant avec moi-même dans l'unité du corps-esprit et dans l'unité du monde. La seule condition à tout ceci, mais décisive, c'est la conscience. Hors de quoi on serait dans une vulgaire gymnastique, où prédominent les soucis de santé, de "forme physique" ou de séduction narcissique. La respiration consciente, telle que je la définis, est une dé-préoccupation, un déplacement radical hors des affaires vers le "vide" où se joue la spontanéité naturelle.

La respiration consciente sans objectif ni intentionnalité est la clef. C'est dans la même veine que Tchouang Tseu déclare que la seule méthode de liberté est la méditation solitaire. La respiration est l'ouverture à la position méditative, qu'il ne faut pas entendre exclusivement comme position assise en lotus, mais comme pratique permanente de la vie. Ce qui ne va pas de soi.

L'essentiel c'est d'avoir une clef. Ouvrir un champ, un seul, de liberté, c'est se donner la chance d'étendre le champ, et d'en explorer d'autres.

Epicurien de toujours, j'ai quelque peine à imaginer que l'école de ce grand maître de vie n'aie développé toute une batterie d'exercices psychophysiques pour actualiser ce que la pensée et l'intuition ne pouvaient, à elles seules, faire advenir. Je puis bien concevoir par la pensée qu'il faille se recentrer sur l'instant, y puiser le suc de l'existence, encore faut-il que l'on me propose des pratiques qui me le rende manifeste, dans un vivre de tout mon être. La pensée n'y suffit pas, ni la compréhension rationnelle. Il faut y joindre le thumos, le coeur, le poumon, le diaphragme, "les phrènes", et les tripes (le sôma). Que la totalité de l'être expérimente l'instant comme éminemment réel, comme constituant la totalité organique du réel. Sans quoi on ne peut sortir de la vaine spéculation.

Le désir constitutif c'est le mouvement d'un vivant vers un vivre en acte. Le plaisir constitutif c'est la satisfaction vitale et consciente d'être un vivant en acte. Les autres désirs sont vains, les autres plaisirs ne sont pas nécessaires.

 

 

Publicité
Commentaires
G
Bien d'accord avec vous : la pensée doit conduire à la pure nature où la pensée s'abolit.<br /> Pour l'erratum je ne vois pas comment faire.<br /> Bien cordialement à vous GK
Répondre
J
Je voulais mettre ce commentaire sous l'article : "Sauver la singularité".<br /> Merci Guy si vous pouvez le déplacer.
Répondre
J
Je n'ai pas à me penser pour exercer les droits inhérents à ma nature. Ils découlent naturellement de cette nature.<br /> Si je me pense, ce sont les droits inhérents à l'idée de moi que je me suis faite de par ma culture qui s'exprimeront.
Répondre
Newsletter
151 abonnés
Publicité
Derniers commentaires
Publicité
Publicité
Publicité