Du DESIR sans OBJET : le désir constitutif
La problématique du désir est largement parasitée par la question de l'objet. Ne demandez jamais : "Quel est votre désir" ? Le malheureux serait bien en peine de répondre, et dans l'embarras qui est le sien que peut-il faire si ce n'est énumérer en vrac tout ce qui lui passe par la tête, avec le sentiment d'une fâcheuse approximation. C'est cela et ce n'est pas cela. Dans le meilleur des cas il saura ce qu'il ne désire pas, encore que...Entre le désir et ses objets se faufile une faille que rien ne comble, et pour cause, puisque l'objet ne fait pas tout, ne peut être tout, frappé d'un manque à satisfaire, insurmontable. La sommation n'y changera rien, l'accumulation ne fait pas somme. De la sorte le jeu peut durer indéfiniment, dans une consommation-consumation indéfinie. Fuite métonymique, tonneau des Danaïdes. Mais cela est bien connu et ne demande point d'explication supplémentaire.
On peut à l'inverse soutenir que "le désir est désir de rien" (Clément Rosset), que rien ne manque si ce n'est un objet imaginaire qu'en réalité on ne veut pas. Si bien que tout objet offert est instantanément dévalué, jeté aux orties, comme on fait pour les cadeaux de Noël qui nous embarrassent plus qu'ils ne nous agréent. Le désir serait sans objet, sans objet assignable, indéfiniment ouvert à ce rien dont on ne sait s'il est absence, béance, néant ou quelque chose. Ce rien relance tout aussi bien la métonymie que l'énoncé d'objet : rien, pas plus que quelque chose, ne satisfait. Si bien que dire "désir d'objet" ou "désir de rien" revient au même : le "rien" est indéfectiblement marqué de son étymologie, puisque rien en latin c'est la chose ("rem", à l'accusatif de res). Le rien c'est la chose inconnaissable, inassignable, éternellement dévaluée, glissante et métonymique.
La psychanalyse fait de cette dépossession structurelle sa recette. Aussi peut-on tourner indéfiniment dans le cercle de cette recherche, s'il est clair que chercher c'est tourner autour (circa)... d'un trou. Sauf à prendre acte de cette déraison, de ce fatal enchaînement. La conscience intellectuelle n'y suffit pas, comme le remarquait Freud, désespéré de l'inefficacité de la compréhension. Il y faut sans doute un série d'échecs, de ratages, de frustrations suffisamment poignantes pour déclencher un mouvement de recul. Avec le danger de voir s'écrouler le désir dans la chute universelle des objets. C'est ce qui arrive souvent dans le travail du deuil. Quel désir pourrait donc renaître quand tout est dépeuplé ?
Je ne sais comment cela pourrait se faire. Je ne vois nulle recette à ce décours. Il se trouve que certains sombrent dans la mélancolie alors que d'autres opèrent un revirement spectaculaire. Et quel serait ce revirement ? Les objets d'investissement sont désinvestis, et pourtant le désir est toujours là, soit que de nouveaux désirs aient fait leur apparition - avec le risque d'avoir à revivre le même scénario (le même mais autrement) - soit que la structure ait été radicalement modifiée.
Ce changement est-il concevable ? Risquons une hypothèse. Depuis Platon nous pensons le désir en terme de manque. Manque de beauté, manque de vérité, manque de l'Autre, si bien que notre psyché est tenaillée par une aspiration sans fin vers ce quelque chose d'inaccessible qui ferait le plein, qui rétablirait un Tout. Ce schéma est évidemment aliénant. Il hypostasie un fait de langue : penser désir, c'est penser désir de...L'objet passe au premier plan, stérilisant d'emblée ce que le désir pouvait avoir d'original, de singulier. Le futur, supposé apporter ce qui manque, écrase le présent. "Ne vivant pas, nous espérons de vivre". Cette tension funeste se retrouve dans tous nos projets de bonheur, s'il est fatal que le bonheur est toujours à venir, se dérobant à mesure, comme la ligne d'horizon. Pour en finir il faut commencer par détruire radicalement la notion de bonheur, la chasser de notre philosophie, comme de notre conception de l'existence. "Vivre au gré" dira Tchouang Tseu. "Conatus" dira Spinoza. "Plaisir constitutif" dira Epicure.
Qu'est-ce à dire ? Retournement de la temporalité : le "conatus" désigne non un mouvement vers le futur mais un effort de persévérer dans son être, en ce présent même qui est présentement en moi : non se projeter dans l'espoir et la crainte, passions tristes, non pas halluciner un futur de bonheur (de bonne chance) mais s'établir vivant et désirant dans le présent, considéré comme effectif, réel, constituant en acte la totalité du réel. C'est bien autre chose qu'une pâle invite au "cueillir le jour" de l'hédoniste. C'est au sens strict une révolution s'il est patent que toute notre grammaire, notre dictionnaire, notre langue, et notre culture même, nous condamnent à sentir, penser et agir sous l'aplomb du futur. Non plus désir de, mais désir dans l'instant, conservation, persévérance dans l'être, continuation sans projet, sans intention particulière, sans effort et sans volonté. Coïncider au mouvement du monde, trouver son repos et sa joie dans l'instant vécu comme totalité, comme somme de toutes les sommes, actualité indivise de la totalité. René Char dit quelque chose de cela en citant la poésie comme "désir demeuré désir". Non une tension de plus vers l'inaccessible, mais ouverture accueillante à ce qui ne cesse d'advenir dans la processivité infinie du monde.
Que nous voilà loin du romantisme, de l'hédonisme, du nihilisme ! Epicure le dit à sa manière : quand la douleur est supprimée, ce n'est pas l'ennui, le banal état de non-souffrance, la simple accalmie entre deux orages, mais le plaisir constitutif, le plaisir entier et total d'être en vie, et sentant, et goûtant, et pensant dans la vie universelle. Le désir constitutif c'est l'autre face du plaisir, sa condition, son début et sa fin. C'est bien ainsi que j'entends l'éthique véritable.