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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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4 avril 2025

De la DISTINCTION de l'AME et du CORPS

La pensée occidentale est plombée par la distinction funeste de l'âme et du corps. Ce dualisme est à la fois radical et injustifié. C'est là l'oeuvre fatale de l'idéalisme, poursuivie et approfondie par la tradition chrétienne. Qu'il est doux de visiter les traités de la Chine ancienne qui ne pense pas dans cette ornière, et qui d'emblée pose l'unité de l'être vivant, animal ou humain ! "Nourrir sa vie" disent ils, et la vie c'est ici la globalité des processus et des fonctions vitales, organiques, physiologiques, et psychologiques, appréhendés dans une dynamique des souffles et de l'énergie. Le Ch'i, c'est ce qui fait pousser la plante, l'animal et l'homme, selon un déploiement unitaire, sans distinction controuvée entre les espèces et les genres. Processus naturel et universel, expression indistincte du Tao. Le corps-esprit (comment dire autrement puisque nous n'avons aucun terme pour exprimer cette unité indivise ?) possède une unité essentielle qui se nourrit des souffles de monde, par la respiration, l'alimentation, la boisson, le vent et les éléments, se développe selon sa "nature" propre au sein d'une multitude de natures, toutes reliées ensemble, formant la constellation des "dix mille êtres", eux-mêmes expressifs de la puissance insaisissable du Tao. La médecine qui en découle n'isolera pas les fonctions, ne distinguera pas entre l'affection du corps et celle de l'âme, puisque ces deux notions arbitrairement opposées n'ont ici aucune pertinence, ni théorique ni pratique. Si le rein est déficient c'est toute la fonction rhénale qu'il faudra soigner, aussi bien dans la circulation des flux organiques que dans les dispositions "psychiques" qui lui sont liées. Le rein est plus qu'un organe, c'est une totalité fonctionnelle qui se déploie dans toutes les dimensions de l'énergie qui l'exprime, et qu'il faudra globalement activer ou ralentir.

La chose nous paraîtra plus évidente pour le coeur, car dans notre langage on trouve encore cette polysémie globale : coeur du cardiologue, mais aussi coeur du passionné d'amour, du malheureux qui a le coeur brisé. Nous dirons "coeur métaphorique", estimant à tort que le vrai coeur ne peut être que celui de l'anatomie, alors que l'expérience vitale nous fait sentir la puissance et la vulnérabilité du coeur de l'affect, de la souffrance et et de la joie. "J'ai le coeur en joie, j'ai mal au coeur". N'est-il pas un fait d'expérience que le coeur "physiologique" est affecté par l'émotion, et que chez certains il en vient même à s'arrêter dans une émotion violente ? Coeur, corps et âme, une seule et même affection. On soigne le coeur avec des médicaments, mais aussi avec de l'hygiène, de la douceur, de la tendresse, de la détente, et dans un rythme de vie qui nourrit sans contraindre. C'est peut-être ce que veulent dire ceux qui se réclament d'une médecine "holistique" et qui récusent les oppositions faciles de la science médicale moderne.

Etudiant les oeuvres des dits Antésocratiques je redécouvre une plus ancienne conception de l'être humain où s'exprime une non distinction de l'âme et du corps. Pour exprimer la douleur d'amour, Sappho met en scène une cartographie bariolée où s'énumèrent les troubles somatopsychiques : kardia (le coeur frappé d'effroi) dans la poitrine (en stèthesin), la langue brisée (glossa), le feu sous la peau (chrôs), sueur, , tremblement, sensation de mort. Attaque de panique dira le psychiatre, d'accord, mais ici c'est le corps-esprit, sans distinction, qui "parle" le langage de la déroute, qui étale sa plaie vive. Ailleurs on évoque les "phrènes", les moiteurs, les nausées, le thumos, tout le tumulte d'un être saisi par la passion. N'invoquons pas l'usage poétique de la métaphore, ce serait affadir le texte, pire le détruire. Sappho parle de vérité, et cette vérité est indiscutable. Cette douleur est du corps sentant, labouré, transi, vérité du corps, qu'il ne faut en rien distinguer de l'âme.

Empédocle parle un langage analogue : la pensée est recueillement des impressions sensibles, accueil inconditionnel de toutes les stimulations sensorielles, synthèse recognitive. Aucun dualisme, mais un élargissement du savoir dans l'immanence, "en suivant le sensible" (dèlon ekaston : chaque visible). Le corps se fait lui même "sensible", s'ouvrant à la diversité de l'apparence, dans un accueil total où rien ne permet de distinguer vraiment ce qui est du corps et ce qui est de l'esprit (noos). L'intérieur et l'extérieur perdent également leur valeur discriminatoire puisque tout ce qui apparaît retentit dans le dedans, opérant une seconde synthèse qui préside à la vraie connaissance. Au tout de la nature correspond le tout de l'être sentant et pensant, qui de la sorte abolit les frontières et s'égalise à la totalité des choses. Seule une telle connaissance peut justifier et réaliser une symbiose de l'homme dans le tout, figure paradoxale de l'"immortalité". Remarquons que ce même projet animes les sages taoïstes, qui, dans un contexte totalement différent, prétendent découvrir l'elixir de l'immortalité. Immortalité, non d'un moi distinct et séparé, mais d'une puissance vitale immergée dans la puissance universelle.

Méditons ces exemples, et loin d'y voir une pensée sauvage, magique, ou prélogique, mettons nous sur le chemin d'une vision qui dépasserait enfin le funeste clivage de l'âme et du corps.

 

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Commentaires
E
Vous posez bien la question (bien que je ne sois pas sûre de bien comprendre ce que vous entendez par immanence absolue...) Si je interroge sur la perception qui sous-tend les pratiques magiques qui dans la réalité historique de courant comme le taoïsme ou le bouddhisme ne sont pas séparées des vues philosophiques les plus profondes, c'est précisément pour tenter d'y répondre efficacement.<br /> De la découverte de l'interdépendances des phénomènes, de la non séparation de l'extérieur et de l'intérieur, du corps et de l'esprit, des liens entre l'activité de l'esprit et ce qui apparait au niveau matériel, découle tout naturellement une science pratique des influences et de mode d'action subtil sur la réalité. A chacun de trouver les pratiques qui lui correspondent pour se défaire en souplesse des conditionnements étroits et s'ouvrir à une perception plus large plus libre et plus enchantée aussi.<br /> Je suis bien d'accord , on ne peut pas transposer mécaniquement, et c'est un vaste chantier héroïque à notre époque.<br /> Mais aussi , à prendre ce qui nous convient en rejetant ce qui nous dérange peut-être se prive t-on de remettre en question nos habitudes et préjugés, de dénouer des noeuds ? <br /> <br /> Pyrrhon a- philosophe et prêtre d'Hades , ça suspend le jugement non ?
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G
Merci pour ce beau commentaire, nourri et réfléchi. S'il existe bien des pratiques magiques issues du taoïsme ce n'est cela qui m'intéresse, vous vous en doutez bien. La question est : quelle pratique peut-on effectuer aujourd'hui, dans le monde tel qu'il est, à partir de l'intuition de l'immanence absolue?<br /> On ne peut transposer mécaniquement ce qui s'est fait ailleurs. Vaste et difficile projet!
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E
Comme signalisation sur ce chemin s'offre le beau symbole Yin-yang. Terre-ciel, corps-esprit, ombre-lumière, réceptivité-créativité etc..., chaque énergie contenant le germe de son contraire en lequel elle se transforme une fois atteinte son apogée.<br /> "Connais le blanc, garde le noir " est une expression taoïste issue du Tao tô king. Je pense que l'on pourrait dire que la pensée chinoise distingue mais ne sépare pas. Je veux dire qu'on n'est pas dans le gris quoi.<br /> <br /> Passé le clivage corps/esprit, on rencontre une autre dichotomie plus subtile : esprit humain-esprit du Tao.<br /> <br /> "Eteignez toujours l'esprit agité, conseillaient les maîtres d'antan, mais n'éteignez pas l'esprit étincelant. Lorsque l'esprit est au repos, il étincelle, lorsque l'esprit ne s'arrête pas, il s'égare.<br /> L'esprit étincelant est l'esprit du Tao, l'esprit errant est l'esprit humain. L'esprit du Tao est subtil et difficile à percevoir; l'esprit humain est instable et trouble.<br /> L'esprit du Tao toutefois, se tient dans l'esprit humain et vice versa."<br /> <br /> Le livre de l'Equilibre et de l'Harmonie cité dans l'intro au Yi King de Lieou Yi-Ming<br /> <br /> La pensée de l'Inde déplace aussi le duo. Comme le précise J.S Filliozat :<br /> <br /> "La tradition philosophique occidentale opère une franche dichotomie entre corps et esprit, la tradition indienne place sa dichotomie à un autre niveau, entre le continuum matériel corps-esprit et ce qui le transcende."<br /> <br /> Oh , sur la route de la soie il y a bien eu des rencontres fertiles orient-occident...A chacun selon son coeur et ses pieds de vivifier ces anciens sentiers ! Merci pour tous les ponts de la pensée que l'on trouve sur vos pages !<br /> <br /> <br /> PS: la pensée magique a ses excès tout comme la pensée rationnelle. A mon avis on ne peut pas séparer la tradition taoÏste d'une pensée magique + ou - subtile (souvent - , parfois beaucoup +)en tout cas de pratiques magiques (talismanie, astrologie, danse rituelle, lecture des écaille de tortue et autres oracles...)
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A
Des agrégats de cellules et de neuronnes si vous voulez, scientifiquement.!!<br /> Mais certaienement pas des agrégats d'âmes.!!!<br /> Les âmes n'émanent pas de choses physiques. <br /> Conviction que je ne peux développer ici.<br /> N'ayant pas votre merveilleuse facilité d'écriture ainsi que votre savoir et culture philosophique.
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G
Plusieurs âmes, cela me convient parfaitement. Une kyrielle, une multiplicité! pour parler Tao : âme du foie, de la rate, du poumon, du coeur, du rein! Et des neurones, par milliards! Ne sommes pas tous des agrégats d'agrégats d'âmes et de cellules? Des processus en marche?
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