Du SENTIMENT de la NATURE
Siffle martinet!
Mon cœur éclate de joie
Au si joli mai
Quand tu viens faucher le ciel
De tes ailes de soleil!
Certaines cultures, essentiellement monothéistes, placent l’homme au centre de la création. Je n’approuve pas cette prétention, je ne partage pas cette idiosyncrasie qui nous mène à la ruine. Je me sens infiniment proche de ceux, plus anciens et plus modestes,qui se référaient spontanément à la vasteté du ciel et à l’immensité de la terre, et qui, dans cet espace ouvert, se contentaient de planter leurs tentes, le temps d’une saison, pour reprendre bientôt leur errance par la plaine.
Je me lève, je vais, dès avant mes premières ablutions, sur le balcon regarder les arbres, capter les rayons du soleil, me réjouir du temps qu’il fait, été comme hiver, prononcer quelques mots de gratitude à l’égard du ciel généreux, contempler les montagnes au loin, et me réjouir d’exister en ce monde, relié à l’immensité de la nature. Je n’ai pas besoin d’aller bien loin, de m’épuiser en courses pyrénéennes, de gravir en suant les pentes abruptes, je suis là, en présence de l’essentiel, et l’essentiel est en moi. Où que j’aille la nature est en moi, il me suffit de détourner le cours de mes pensées, de repousser les miasmes de la préoccupation mondaine, de me recentrer sur mon intériorité, de m’ouvrir à la présence de l’éternité. Il me plaît de penser que c’était là, jadis, l’acte fondateur de la conscience philosophique des Grecs, l’accès simple et direct à la Physis éternelle, la conscience de soi dans l’émerveillement originel.
Dans ces instants de grâce l’homme retrouve son essentielle condition métaphysique. J’imagine qu’il me serait aisé de mourir si dans mes instants ultimes mon regard pouvait s’abreuver encore de la splendeur du ciel, par la fenêtre de ma chambre, largement ouverte sur le monde.
Notre civilisation s’édifie dans le béton et la ferraille. Nous végétons dans de monstrueuses mégalopoles, entre métro et buildings, et nous perdons peu à peu ce qui faisait notre nature. D’aucuns, pour maintenir un contact magique avec la part perdue, câlinent leurs animaux domestiques, comme si la présence du chat ou du chien les sauvait de la chute. D’autres regardent les émissions ethnographiques et animalières à la télévision, pour renouer avec la sauvagerie de l’innocence. Tous ressentent une souffrance.
La poésie devient le refuge de l’âme, et le roman l’évasion confortable et magique vers de lointaines îles bienheureuses. Et quand on fait le voyage on retrouve les mêmes boutiques, les mêmes gadgets, et les mêmes encombrements. Pourquoi voyager si loin, si le réel est partout le même?
Mais ce que nul ne peut nous arracher c’est la conscience, si nous apprenons à la nourrir et à la fortifier. Il suffit d’un arbre, d’une douce rêverie sous les feuilles, d’un martinet siffleur pour recréer le monde. L’essentiel, pour le poète, ce ne sera jamais la cité des hommes, mais l’éternelle, l’inépuisable nature.
C’est ainsi que Hölderlin s’adresse aux dieux qui ont nourri son enfance:
« C’est vrai, je ne vous appelais pas encor
Par vos noms, vous non plus
Ne m’appeliez jamais comme font les hommes
D’un air de se connaître.
Mais je vous connaissais mieux
Que je n’ai jamais connu d’homme
J’entendais le silence de l’Ether,
Aux mots des hommes je n’entendais rien.
Mon maître fut l’harmonie
Du bois qui murmure
Et j’appris à aimer
Parmi les fleurs.
C’est dans les bras des dieux que j’ ai grandi".