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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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26 janvier 2011

BLESSURES INTIMES : du réel non symbolisable.

Selon toute vraisemblance chacun de nous porte en soi une blessure secrète qui marque de sa croix une difficulté d'inscription stucturelle. Marque sur ou dans le corps : un organe exceptionnellement sensible, une tension musculaire perpétuelle, une fonction rebelle à toute médication, et parfois un vrai délire somatique, affectant de sa folie l'ensemble de l'organisme. Lieu psychique introuvable mais réel, brisure, rupture, déchirure, par où se faufile l'angoisse, la culpabilité, un sourd malaise d'exister, marque et signe d'une symbolisation inaccomplie, et peut-être à jamais déficiente. C'est là que se niche le symptôme, avec sa kyrielle de manifestations pénibles ou jouissives. Voyez la remarque de Sissi l'impératrice : c'est ma douleur qui me fait exister. C'est que notre rapport au symptôme est fort ambigü. Nous l'exécrons, nous en pâtissons, mais il semble faire corps avec notre réalité psychique la plus intime.

Quelque chose là insiste. Car c'est bien d'insistance qu'il faut parler, in-sistere, être dedans, loger dedans, dans l'immanence d'un réel impossible à déloger, à faire ex-sister. Il faut interroger cette étrange chose qui n'est pas une chose, qui n'a pas vraiment de nom, ni de lieu si ce n'est métaphorique ( quand je déclare avoir mal au coeur est-ce bien du coeur qu'il est question?) encore que le corps puisse témoigner d'une douleur bien réelle, et l'esprit d'une fixation tout à fait effective. Selon le schéma d'une analyse structurale on peut dire qu'il s'agit d'un reste non symbolisé, non dit, non signifié, comme si la réalité psychique était plus vaste, plus profonde, plus ambiguë, plus glissante, plus fluente que tout ce que le langage peut en déterminer.  Je souffre, mais de quoi? Le sujet déclare que "les mots n'y suffisent pas, que les mots lui manquent, et d'ailleurs c'est indicible." Prenons acte de cet impossible. Il y a sans doute des situations, des douleurs, des chocs, des blessures, des traumas, des horreurs et des exaltations au delà des mots, sauf à se réfugier dans des formules creuses ou ampoulées qui font effet sans rien dire. Abandon précoce, viol, meurtre, paniques infantiles, spectacles hallucinants, sublime de terreur, que sais-je encore, de tout cela quel enfant pourrait-il parler sans éclater lui-même sous la puissance de l'émotion? Et alors on se tait, on souffre en siolence, pire encore on refoule, on se clive de sa part souffrante et maudite qui va vivre de sa propre vie mortifère dans les tréfonds de l'inconscient. Et parfois le monstre refait surface, et comme les Titans se met à rugir, emportant toute raison. - Je décris en gros, mais cela n'est pas nécessairement si gros : une accummulation de petits traumatismes peut avoir les mêmes effets à long terme.

L'analyse structurelle montre un non rapport entre le symbolique (l'ordre des signes et des signifiants) et la réalité psychique, une non adéquation, une insuffisance du langage. Quelque chose échappe, et vient buter sur un impossible. Cet impossible (à dire) génère la répétition de l'émoi, de l'angoisse, du symptôme, sauf si le silence du déni a fermé la porte à toute manifestation symptomatique, ce qui est bien plus grave. Sans doute faut-il en prendre son parti : le réel excède la langue, laissant un reste, un impensé impensable, une réserve si l'on veut : part du secret, part maudite - maudite c'est mal-dite, exclue, ou "incluse", enclose, forclose dans le pathologique. Cela donne la mesure de toute psychothérapie, et sa limite infrangible.

Les Grecs avaient aussi leurs herméneutes, mais ils parlaient plus volontiers de "daïmon" que de symptômes. La folie était l'action d'un dieu, voyez comment Sappho parle de sa dépendance à Aphrodite, cause de sa passion et de ses tourments. C'était moins naîf que l'on pourrait croire. Nous nous croyons très fûtés en remplaçant les dieux par l'inconscient : c'est changer de vocable, mais expliquons-nous mieux la chose? Dans les deux cas nous sommes face à un abîme, nous constatons une impuissance, nous nous heurtons à une butée infranchissable : la marque du réel.

Dieux ou diables, anges ou démons, peu importe, il reste cette obligation éthique : que faisons-nous de cette part maudite, qui est notre douleur, mais notre richesse aussi, notre lot intime, notre croix et notre chance? Ce n'est pas par hasard que nous tenons à nos symptômes, c'est que par là nous touchons aussi à  une sorte de vérité, hors système, hors langage, hors société, hors convention, hors culture enfin! On peut dorloter indéféiniment ses misères, mais on peut aussi y trouver, paradoxalemnt, une force supplémentaire pour la création. Règle éthique : travaillons notre part maudite, travaillons avec le daïmon! Je dis bien travailler, car il s'agit d'une sorte de parturition : faite émerger la "part", lui donner une autre statut que la plainte, la forcer en quelque sorte dans une perlaboration créative. Le langage n'y suffira pas, ni même l'art ou toute autre forme de création, mais peu importe. Cela donne à l'existence une tout autre épaisseur, un parfum d'origine. C'est par là que nous touchons en nous ce qui reste de "nature", d'incivil, de sauvage et de spontané : fêtes dionysiaques. Dionysos renaît de ses cendres, et avec sa naissance nous aussi nous gagnons une sorte d'éternité.

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Commentaires
M
Das ist genau das, was ich ausdrücken, mein Freund Philosoph wollte.A la fois le même et un autre soi-même......"Sois même comme un autre". <br /> ( Clin d'oeil à P.Ricoeur)
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G
étrangeté, sans doute, et étrangèreté - "Unheimlichkeit" dirait Freud : c'est en moi, c'est moi, et ce n'est pas tout à fait moi ..., comme si "moi" était une pluralité étrangement singulière!
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M
« Que de justesse dans tes propos Guy …Et comme je te rejoins, oui, je le dis avec force : quelle que soit son origine, semi consciente, inconsciente ou strictement médicale « La douleur se vit, s’expérimente mais ne se raconte pas ».C’est une rencontre difficile, car poussée à son paroxysme, elle vous destitue et, faut-il le reconnaitre de toute humanité, pour vous re- structurer ou dé-structurer ensuite, là, la frontière est infime. <br /> Quelle attitude devons-nous adopter ? Faut-il la refouler pour mieux l’exorciser ? Non, jamais ! Voilà l’acte le plus inutile que je connaisse ! Il faut juste apprendre à l’apprivoiser, surtout lorsque celle-ci s’installe comme une « violente » habitude. A défaut du discours, en l’espèce toujours inadéquat, le corps fait signe vers quelque chose d’abyssal, vers ces courants pélagiques qui mettraient en déroute le plus doué des capitaines. <br /> Les mots nous manquent, le logos (discours, langage) est d’ores et déjà mis à mal, parce que nous sommes au delà ou en deçà de toute forme de rationalité. Seul, le corps, peut l’exprimer à sa manière en retrouvant quelquefois, étrange, sensation ou re-conversion : sa position originaire du fœtus. Là mon cher Guy, c’est un fait, la douleur persiste, insiste, car elle est à son comble !<br /> Alors, à l’instar du poète, on ne peut qu’espérer, murmurer ou balbutier dans son for intérieur ces quelques mots, sans doute inutiles, mais peut-être « salvateurs »question de survie en vérité: « Sois sage, ô ma douleur et tiens toi plus tranquille »…<br /> C’est alors, une rencontre inédite avec soi-même vécue à la fois sous le mode du même et de l’altérité que nous expérimentons, et si c’était cela aussi l’INSOUTENABLE « étrangeté» de notre nature humaine ?
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R
L'existence est souffrance et ponctuée d'insatisfaction. Que dire de plus ?<br /> <br /> Chacun essaie divers pharmacopées psychiques ou chimiques pour trouver soulagement. Mais le bien-être n'est que temporaire !<br /> <br /> S'il est temporaire, c'est qu'il n'est efficace qu'à moitié ou précisément qu'il ne cible pas le véritable coeur problématique de l'existence, à savoir le souffrance. <br /> <br /> Bref. Je n'ai pas la science. <br /> <br /> J'avance aussi de mon côté et vous lis régulièrement avec le plaisir simple de la philosophie comme compagne.<br /> <br /> Merci.
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