Du GRAND MANITOU
Souvenir d'un western : un vieil Indien se lève, fait ses adieux à ses parents et amis, se dirige vers la montagne proche et va s'étendre sur l'herbe, à l'ombre d'un arbre millénaire. Son heure est venue. Il regarde le ciel immense, le soleil à l'horizon entre les nuages rosés, s'absorbe dans la contemplation finale, et, dans un accord silencieux avec soi et le monde, se prépare à rejoindre le Grand Manitou. Au petit matin il sera mort, sans violence, sans regret, abandonné aux éléments qui prendront soin de son corps et de son âme pour l'éternité.
Dans la tradition indienne du Yoga on dit que le vieil homme, laissant là femme, enfants et occupations mondaines, se réfugie dans la forêt, prend la posture de méditation, et conduisant le souffle à travers les châkras, du bas en haut, parvient à éliminer le principe vital par le sommet de la tête, jusqu'à l'extinction finale. Il quitte le monde et ses pompes, il se dissout dans l'Absolu comme une douce vapeur d'automne, il s'éteint paisiblement dans la vaste conscience cosmique.
Que n'ai-je acquis ces pouvoirs extraordinaires par lesquels, sans heurt, sans violence, sans regret, je susse me dissoudre dans l'éther comme un peu de fumée! Quel sentiment extraordinaire de liberté doit posséder le sage qui peut choisir librement le moment de la délivrance! Qui donc pourrait le retenir, l'enfermer, le cloîtrer dans nos misérables chaînes, dans nos préjugés et nos craintes ridicules? Le plus redoutable pouvoir politique, la pire machine à broyer les hommes est impuissante face à une telle détermination, qui possède le pouvoir absolu sur la vie et la mort.
On me rétorquera que tout un chacun peut toujours quitter la vie si elle lui est à charge. Ce n'est pas si sûr. C'est supposer que jusqu'au bout le sujet soit en état de juger, de choisir la fin. Un alzheimer, un comateux, un paralytique, un dément est-il encore en état de choisir et de passer à l'acte? Il ne faut pas attendre trop longtemps, et quand on voit les signes avant-coureurs de la dépendance mentale il faut agir sans remettre à plus tard. Et puis, est-ce bien beau de se donner la mort par voie violente, pistolet, noyade, électrochoc, pendaison ou incendie? Ces procédés ont quelque chose de barbare, de réactif, de haineux que je réprouve. Il faudrait partir sans cracher sur la vie, sans se mutiler, sans rupture ni déchirure, laissant le corps se dissoudre lentement dans l'élément natif. Même la mort d'Empédocle, reliant la terre au feu dans la dissolution me laisse un goût amer. Décidément je préfère, j'honore et j'envie la résolution de mes deux Indiens, le Cheyenne des grandes plaines, et le Yogin de l'Indus.
Il y a je ne sais quoi de grandiose dans cette dissolution, où l'âme et le corps conjointement, enfin unis dans les noces les plus intimes, se laissent sans résistance évaporer dans l'infini. Toute sa vie l'Indien a su, et connu, qu'un jour il s'en ira au pays des chasses éternelles, dans les plaines infinies de l'éternité. Le Grand Manitou c'est l'autre côté de la vie, là où le soleil ne se couche jamais, où les bisons ne manquent jamais, où la chasse est un jeu magnifique, l'affrontement héroïque et amical du brave et de la bête divine, où ni l'un ni l'autre ne meurent plus jamais, liés à jamais dans le destin supérieur de ceux qui ne tuent pas pour vivre, où le jeu définitivement annihile le meurtre, où le temps est la marque sensible de l'éternité.
Je ne suis pas, hélas, un Cheyenne des Grandes Plaines. Mais je peux comprendre, en des termes bien différents, ce qu'est l'absorption dans l'Absolu. Et le Yogin m'en donne une image plus proche. "Qu'est ce que Dieu?" demande Hölderlin dans un poème tardif. Il répondra : c'est le simple ciel, c'est l'orage, c'est le bleu du ciel. Immense surface sans relief, d'où coule le miel de la pluie, d'où tonnent les tonnerres, où toutes choses s'inscrivent comme un inlassable poème, scandé de rythmes impairs, cahotiques tantôt, et parfois limpides et lisses comme des strophes homériques, lettres de la destinée mortelle pour les hommes, immortelles pour les éléments cosmiques, ces dieux sensibles au coeur, - et de ce long poème s'élève une certitude paradoxale : je suis mortel, je suis mourant, vivant-mort dans le jeu éternel de l'Aïon.