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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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8 juin 2010

TEMPERANCE et TEMPORALITE

Le temps, en français, désigne à la fois la chronologie (le temps qui passe, chronos) et la réalité météorologique (le temps qu'il fait). Ce n'est pas le cas en allemand, lequel oppose clairement Wetter et Zeit. Curieusement Wetter désigne originellement l'orage (Gewetter), ce qui indique bien la liaison originelle du temps chronologique aux phénomènes météorologiques : dans une civilisation agraire compte avant tout le rythme des saisons, du jour et de la nuit, de l'orage et du calme, du soleil et de la pluie, déterminant le travail des champs : semaison, croissance, moisson, vendanges etc. Le temps est cette relation primaire de l'homme à la nature, ce rythme prévisible des phénomènes, et l'arythmie occasionnelle des "accidents ". Le temps qu'il fait construit la représentation du temps qui passe. Cette relation paraîtra bien abstraite à l'habitant des mégalopoles qui se détermine presque exclusivement sur les rythmes sociaux.

Je ne sais si le rapprochement étymologique est justifié mais j'ai tendance à me laisser porter par les assonnances, les mélodies secrètes du langage, et à voir dans la tempérance une vertu temporale. Je sais bien que la notion ordinaire de la tempérance implique tout autre chose. La tempérance c'est la modération dans les désirs, la capacité de mesure, la saine évaluation des moyens et des fins, une vertu de sagesse et d'équilibre. A ce titre elle a été fort prisée par les Anciens, Socrate, Platon, Epicure, Stoïciens. La tempérance est la vertu du ventre, la régulation des appétits, des besoins et des désirs. Elle inscrit concrètement la sagesse dans la conduite ordinaire de la vie. Elle se recommande à tous et à toutes, philosophe ou non, à titre privé et public. C'est à elle, à son usage constant, que l'on reconnaît le juste et le sage, en  vie morale comme en politique. C'est l'application sensée du principe fondamental de la pensée grecque, depuis Solon : "rien de trop".

Reste l'incitation linguistique. Tempérance comme vertu du temps. Accueil de la temporalité. Accordement subtil du désir et de la volonté aux rythmes temporels. "Vivre à propos" disait Montaigne. Il n'est ni juste ni sage de semer en hiver, de moissonner au printemps. Il est un temps spécifique pour les activités humaines comme pour les processus naturels, et c'est folie de contraindre son corps à des exploits hors de saison. Que l'homme jeune se précipite au combat, passe encore, mais le vieillard? Les Grecs se moquaient de ces barbons qui, en plein hiver de l'âge, couraient encore les pucelles. A chaque âge ses plaisirs, mais aussi ses inconvenances.

Somme toute, il n'est pas absurde de relier la définition traditionnelle de la tempérance, comme modération, à la tempérance comme science et conduite de la temporalité. Respect du rythme corporel, accueil des possibilités et des limites, accord de la sensibilié propre à l'occurrence et à l'événement, congruence du singulier et de l'universel, équilibre enfin, co-naturalité.

La définition épicurienne du plaisir implique la temporalité : le plaisir est limité par nature, nature du corps, nature des corps, nature des rapports de corps, nature de la fugitivité, naissance et corruption, évolution et involution. Epouser le rythme de la vie, s'im-pliquer dans le pli cosmique, "vivre selon la nature". Cette dernière injonction, qui paraît si banale, exige une connaissance sensible, sensorielle, des secrètes harmoniques qui régulent les processus universels. Non qu'il faille y trouver quelque providence qui veille à tout : s'il est une harmonie, elle résulte des rythmes de rencontre et de conjonction, qui font loi, à défaut de sens.

Dans la tempête du temps et des orages, une temporalité existe, toute naturelle, inconsciente, irrationnelle (a-logos) et inintentionnelle, avec laquelle on apprendra à composer. Art subtil de l'accueil, accueil des fruits et des frimas, temporalité, tempérance - sans espérance.

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