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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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25 juin 2025

UNITE et CONTRARIETE

 Comment concevoir, dans une pensée du mouvement perpétuel et de la lutte des opposés, une quelconque unité? Où est passée la formule "hen kai pan" - Un et Tout ? A l' évidence toute perception, toute sensation, toute image, toute conception même me renvoie immédiatement à l'un des contraires, et souvent à l'exclusion de l'autre. Quand il fait nuit je ne perçois rien du jour à venir. En hiver je ne souffre pas des chaleurs d'été. En tant de guerre je ne ne puis me prélasser en un paisible jardin, si ce jardin est un champ de bataille. Et ainsi de suite. Je vois un élément, et je ne perçois pas immédiatment qu'il n'est qu'un élément face à son contraire immédiat. Nous sommes incapables, la plupart du temps, de saisir, même intuitivement, l'unité des contraires dans leur contrariété même, et l'"unité" que nous percevons n'est que la moitié d'un clivage dont l'autre moitié nous reste invisible, voire inconcevable.

Symbolique d'Apollon : de ce dieu nous voyons généralement la face lumineuse riante et paisible : le soleil, la beauté, l'amour des Muses, le plaisir serein et généreux, et non point la terrible face d'ombre d'Apollon l'Obscur, l'Oblique, celui qui inspire la haine des Troyens, qui voit tout, et qui châtie sans pitié. Dèjà la Grèce tardive, et les Romains encore plus, avaient perdu la moitié de la symboliqiue apollinienne, sans même parler des simplifications qu'en fera Nietzsche dans "La naissance de la tragédie". Le contraire d'Apollon est-il Dionysos, ou Apollon lui-même, dont il faut penser d'un seul mouvement spéculatif qu'il n'est qu'un seul et même dieu, come le jour et la nuit qui sont "un"?

Il faut penser l'unité du jour et de la nuit comme un tout divisé en soi-même, et parfaitement uni dans son mouvement de va et vient d'un pôle à l'autre. La formidable intuition d'Héraclite est d'avoir su penser que l'un n'est pas donné dans un des éléments contre l'autre, ou en l'absence de l'autre (la matière sans le vide par exemple) mais dans la conjonction festive et polémique des contraires, dont aucun n'existe par soi seul. Par là il nous ramène magnifiquement à la contemplation du réel, dont nous ne voyons généralement qu'un côté, mais qui est toujours double, en mouvement, et dont un pôle est toujours déjà travaillé par l'attraction de l'autre. Et c'est par là aussi que Héraclite est un penseur tragique. Nous voudrions qu'il fasse toujours beau, que la paix règne sur la terre et que les dieux nous soient bienveillants. Rêve d'enfant. Il n'y a pas de vie sans mort pour les étants (ta onta) qui forment l'unité inconcevable de l'univers. Jamais d'arrêt dans le temps. Jamais d'accalmie durable, ni de désastre perpétuel. L'unité que nous sommes amenés à penser ici n'est pas le fait de l'exclusion d'un des termes, ni de leur addition pure et simple, ni de leur advenue par scission d'une hypothétique unité antérieure. Il n'y a pas antériorité de l'Un sur la contrariété. L"un" est la contrariété, et c'est ce que l'on appelle le monde.

Cette vision magnifique et si simple, peut-être en trouverons nous quelque approche dans ces derniers  poèmes tardifs, attribués à la folie, qu'un Hölderlin vieilli, à demi conscient, écrivait négligemment sur les planches de bois du menuisier Zimmer qui hébergeait le poète malade. Etrange maladie où la contemplation sereine des saisons, des nuages, du vent et des collines témoigne d'une simplicité d'enfant et d'une vision quasi extatique du monde dans un unique tournoiement.

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