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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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13 août 2025

La LACERATION de DIONYSOS : de la multiplicité

Dionysos, quel dieu étrange, et totalement inaccessible à la raison !  D'abord sa naissance. Zeus, coureur impénitent au grand dam d'Héra son épouse légitime, engrossa Sémélé, une mortelle. De là naquit Dionysos, être hybride, à la fois divin et humain. Pour protéger l'enfant de l'ire d'Héra, Zeus le cousit dans sa cuisse, le  garda au chaud quelque temps, et le libéra ensuite, pour le cacher encore dans une grotte, où de bienveillantes déesses pourvurent à ses besoins. Dionysos, dieu et humain, "enfant cousu", naquit en somme deux fois. Et ce n'est pas tout. La légende crétoise l'assimile au Minotaure, et en fait un dieu-animal, sauvage,  cruel, sanguinaire, alors que les hymnes en son honneur en font tantôt un jeune homme efféminé, et plus souvent encore un enfant, toujours représenté avec ses jouets divins : la toupie, les dés, le miroir. Dieu-animal, dieu-humain, né d'un dieu et d'une mortelle, né deux fois, voilà qui fait beaucoup. Et plus mystérieux encore, ce dieu est mortel contre toute la tradition olympienne, et pour faire bonne mesure, il meurt dans les affres, déchiré par les Titans !

Je ne traiterai pas ici de la signification d'ensemble du mythe, mais  plus spécialement de sa mort. Que signifie cette lacération, cette mise en pièces brutale et monstrueuse, cet équarrissage sanglant? Mythologiquement c'est la vengeance d'Héra. Mais le mythe est métaphysique. Il nous renvoie à une intuition singulière des origines. Ici le thème est des plus classiques : c'est le déchirement de l'unité primitive, le passage soudain et incompréhensible de l'Un au Multiple.

Je remarque d'abord une ressemblance frappante avec les mythes hindous et égyptiens. Le grand dieu Brahma, symbole de l'unité totale du monde, est régulièrement déchiré et réunifié, selon le rythme de la grande Année cosmique. De l'Un il se dégrade en multiplicité, puis, à la fin du cycle, il se réunifie à nouveau,  pour se déchirer encore. Par ailleurs les mythologues ont bien vu que Dionysos était le même que l'Osiris égyptien : unité corporelle, démembrement, restauration tardive par les bons soins d'Isis. Dionysos déchiré échoit aux bons soins d'Apollon, son frère ennemi, et son continuateur. Tous ces mythes nous mettent en route vers une énigme métaphysique de haut niveau.

Les Anciens ont pensé le rapport mystérieux de l'Un et du Multiple. Contrairement à une opinion trop facilement cultivée dans nos facultés, ce n'est pas là une pensée prélogique et archaïque, mais une profonde intuition de la nature du Kosmos, de l'originaire et de sa manifestation. On se laisse abuser par le caractère narratif, et on s'imagine qu'il s'agit là d'une transcription chronologique. De là l'erreur. En fait l'originaire ne doit pas être pensé selon le temps, dans l'orbe de Chronos, mais a-temporellement. C'est d'ailleurs ce qu'indique assez bien la version hindoue qui insiste sur l'éternité du processus, sans début ni fin assignables : Brahma naît et meurt indéfiniment. L'unité originaire n'est pas un état qui aurait précédé le morcellement, précipitant la chute dans l'histoire. L'originaire est toujours absolument présent, à chaque instant, contemporain absolu de la lacération dionysiaque. En d'autres termes, c'est en même temps, dans un Hors-temps qui est aussi dans le temps, que l'unité se donne dans une intuition flamboyante et que la diversité infinie s'éprouve, se vit, s'incarne dans la diversité sensible.

Là gît le mystère de Dionysos, comme de tous les mystères en général. Sitôt que nous sommes capables de transcender le point de vue limité du temps linéaire - et du temps cyclique - nous accédons à cette intuition paradoxale, inexprimable en logos rationnel, mais indépassable, selon laquelle le Temps est à la fois une illusion empirique et une réalité. Brahma est à la fois, et sous deux rapports divergents, unité absolue et multiplicité empirique, Osiris est à la fois unité corporelle et segmentation tragique, Dionysos est à la fois unifié et morcelé.

Que l'on me permette un parallèle audacieux : pour Spinoza je peux accéder à une certaine forme de connaissance en suivant les prescriptions de la ratio, et ainsi je pourrai étudier la série des causes selon les lois de la nature. Mais je peux aussi contempler la totalité selon le point de vue de l'intellectus : vison unitive de l'éternité. Et je peux passer de l'un à l'autre, car les deux sont vrais, bien que de manière différente.

La lacération de Dionysos, c'est le tragique en acte : écoulement du temps, irréversibilité, mortalité (un dieu qui meurt !), déchirement, éclatement, impermanence, souffrance, illusion, irréelle réalité des choses et de l'humain. Mais aussi, Dionysos est un dieu éternellement jeune, cet éternel enfant, cet innocent, ce jouvenceau aux boucles blondes, assis auprès de ses jouets divins, faisant tourner la toupie des éternels retours, lançant les dés du Hasard, se contemplant dans son miroir, car dans le miroir il ne voit pas seulement lui-même : il voit le monde.

Héraclite enfin, dépositaire indépassable de l'intuition hellénique : " le dieu est un enfant qui joue aux dés. Innocence d'un enfant".

 

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