Du "DEVELOPPEMENT PERSONNEL" - et de l'illusion
Il est toujours intéressant de flâner dans les librairies, même si on n'achète pas grand chose. Voici vingt ans les étalages croulaient sous le poids des livres de psychanalyse, à se demander si les analystes avaient encore le temps de pratiquer en leurs cabinets et d'écouter leurs patients. On aurait cru qu'être psychanalyste c'était faire métier de plume. Maintenant cette funeste mode est passée, mais au bénéfice des marchands de "Développement Personnel". L'espoir a changé de camp. Le marché s'est recyclé. Mais l'attente semble toujours la même.
Cette évolution me semble plutôt régressive en son principe. Je ne suis pas un fanatique de la psychanalyse mais je dois reconnaître qu'elle avait au moins le mérite, - à qui prenait la peine de lire, et surtout de la pratiquer en effet, - de décourager les espoirs insensés de plénitude, de béatitude et de nirvâna. Elle mettait en avant des catégories plutôt déplaisantes, comme la frustration, la coupure symbolique, la destitution subjective, voire le "désêtre" ou "l'impossible". Les bonnes gens, qui, dans leur souffrance d'être, espéraient y trouver une solution satisfaisante, un réconfort, une raison de vivre et d'espérer, étaient rapidement renvoyés à leur "malheur banal", comme dit Freud. Un immense espoir, fallacieusement entretenu par une certaine presse, se voyait implacablment déçu, chez ceux du moins qui prenaient le temps d'aller y voir de plus près. Rien d'étonnant dès lors que la même clientèle virtuelle se rabatte à présent sur les ouvrages de "Développement Personnel".
Personnellement je ne nourris aucune animosité contre la recherche de soi. Encore faut-il avoir les idées claires. En l'occurrence il s'agit vraisemblablement de la persistance d'un fantasme, enraciné dans l'image du moi idéal, qui résiste opiniâtrement aux leçons de l'expérience. Il est des choses que le sujet humain ne veut pas savoir, mais qui ont la fâcheuse tendance à se rappeler à notre souvenir dans les aléas et les crises inévitables de l'existence. Le rêve bute contre le réel. On a beau aménager une sorte de pseudo-réalité conforme à nos voeux, une oasis de sécurité, un havre de plaisir, ce beau château de cartes s'écroule à la première tourmente. Certains, il est vrai, semblent comme caressés par le sort : belle épouse, beau métier, beaux enfants, argent, réputation et santé. Ceux-là n'entendent rien à la détresse humaine et font généralement preuve d'une abominable intolérance. Et cette "chance "peut durer longtemps. Mais nul n'est définitivement à l'abri. Et quand cela chute, cela fait encore plus mal que chez celui qui a appris à composer avec le malheur. Sophocle concluait sa tragédie d'Oedipe-roi en déclarant qu'il était imprudent de se déclarer heureux avant l'heure de sa mort.
Ce n'est pas l'idée, en soi valable, du développement personnel qui me gêne, c'est l'espoir insensé qu'il entretient, dans une fâcheuse confusion des genres. Aller mieux, quoi de plus naturel? Mieux respirer, mieux dormir, mieux jouir, travailler moins pour mieux apprécier l'existence, voilà un excellent programme! Pour ma part j' y souscris avec enthousiasme! Mais il faut répérer immédiatement la dimension de fantasme qui sous-tend, ou peut sous-tendre ce noble projet. Quelle place faites-vous à la douleur lors du décès d'un proche ou d'un parent? Que faites-vous quand on vous arrache votre emploi? Quand votre amie vous quitte? Quand vous vous sentez gagné par une sourde et invincible mélancolie? Ne soyons pas rabat-joie, mais cela existe, et trop souvent. Le réel a ceci de terrible qu'il décapite vos espoirs de plénitude, de santé éternelle, de sécurité absolue, de jouissance illimitée. Bref , "le bonheur n'est pas au programme de la création".(Freud).
C'est Lacan qui a mis au premier plan la catégorie de l'impossible. Il est impossible que le fantasme soit la réalité, quels que soient les efforts que nous puissions déployer. C'est une bien mauvaise doctrine que celle qui nous recommande de le réaliser. Outre les dangers inhérents à une telle posture, voyez ce qu'elle implique d'inutiles efforts, de déplaisir et de sueur! Et de toute manière, sitôt que l'imaginaire devient réalité - à supposrer qu'il le puisse - il cesse sur l'heure d'être l'imaginaire, et se voit dépouillé de tout attrait. "Il y a deux malheurs dans l'existence : que le désir ne se réalise pas, et qu'il se réalise". Ajoutons, pour faire bonne mesure, que la seconde éventualité est souvent pire que la première!
Se développer? Soit. Faisons de notre mieux. Mais soyons clairs. Conscients. Décidés. Et commençons par intégrer cet impossible dans notre programmation! Imposssible de ne pas vieillir, de ne pas mourir, de ne pas être dans la temporalité, de vivre sans autrui, de jouir indéfiniment. Notre rêve de toute-puissance est notre malheur. C'est là une étrange leçon de banalité! Non de style ou d'opinion, mais de faits. "Le réel c'est l'impossible" disait Lacan. Sur ce point on ne saurait, sans goujaterie, lui donner tort!