LA GRANDE PERCEE
A supposer que l'individu ait opéré une déconstruction analytique jusqu'au bout de l'abîme - mais l'abîme a-t-il un fond ? - il expérimente une sorte de dépossession de soi, d'effondrement psychique dans la perte consentie mais douloureuse de tous ses repères, codes, valeurs jusque là assumés plus ou moins. Ce vide est en soi terrifiant et provoque parfois un désir de revenir en arrière vers les paisibles et fallacieuses certitudes d'avant. Mais ce retour est quasi impossible. Toute la psychè se révolte contre l'ordre ancien, la dépendance ancienne, ce qui plonge notre homme dans une situation intenable : il ne peut plus reculer, il ne peut avancer, car il a le sentiment justifié qu'un pas de plus l'amènerait à une destruction définitive. En psychanalyse Lacan appelle cela "la destitution subjective", ou mieux encore, le "désêtre", terme bien choisi en ce qu'il désigne bien la perte de l'être, de tout ce qui fait l'être de l'homme : sa structure. Une véritable et complète analyse devrait, paraît-il, mener le sujet juque là, car tout ce qu'il vécu avant ce moment fatidique n'est que déconstruction préparative. Nasio, par exemple, parle d'un exil nécessaire du sujet qui s'apparente de fait à une sorte de psychose transitoire. En général le sujet glisse inévitablment dans une espèce de dépression, qui, vue de l'extérieur a tous les caractères d'une authentique catastrophe psychique. En principe pour se trouver libre après la crise.(Identification sans identification).
Voilà un moment bien difficile, que les analystes appellent la passe lorsque le sujet se décide à devenir analyste lui-même en franchissant le seuil. Mais pour celui qui ne veut pas devenir analyste? Il me semble que pour lui la situation est bien plus ardue, car il ne peut se référer qu'indirectement à la théorie analytique et nullement à sa pratique. J'en connais qui traînent dans une sorte d 'inertie, d'incertitude, n'étant plus tout à fait de ce monde ni de l'autre. C'est que l'analyse finit souvent par se refermer sur le sujet, dans une sorte de déréalisation, à la manière d'une secte laïque. En sortir d'un coup comporte ainsi des risques de dénuement absolu, ou défllagration. Comment faire? Peut-on retomber dans une religion institutée en se trouvant soudain une foi nouvelle et ardente, à la manière d'un Pascal converti, cela arrive, mais me semble suspect. Finira-t-on dans une secte ou un mouvement organisé quelconque? Ce serait bien fâcheux qu'après avoir découvert une nouvelle liberté de pensée et de parole on aille s'enchaîner dans une idéolologie. Et pourtant il faut bien sortir de cette terrible impasse. Si je repousse le devenir-analyste, les sectes, les idéologies, les religions et toutes les croyances imaginables, que vais-je devenir, d'autant que ma souffrance n'est pas apaisée si je suis dans une si difficile liberté de choix.
J'ai vécu cette épreuve jusqu'à la nausée. J'en suis même tombé malade. Et comme je suis un sceptique inguérissable je n'allais certes pas adhérer à un dogme psychanalytique, dont le fondement et la finalité ne me paraissent en rien assurés.
Il m'est resté ce que je possède en propre depuis mon adolescence : la poésie d'abord, - qui par essence échappe à toute interprétaion - et la philosophie, mon métier au premier chef, mais qui est devenue pour moi la voie royale de la connaissance. J'étais un professeur-philosophe, je me suis reconnu de ma propre autrité philosophe à plein temps, si l'on peut dire, ou philosophe-poète, ce qui est encore mieux. En tout cas j'ai retrouvé l'inspiration antique où la philosophie n'est pas une vaine bavardise éthérée et futile, mais une éthique, un style de vie, une option existentielle. Pour moi vivre et philosopher c'est tout un.
Je parle de cela non par vaine vantardise mais pour éclairer la question de la "percée" postanalytique. Comment vivre avec cette connaissance tragique de la vanité des choses, des discours, de nos souffrances et de nos joies? Non que la souffrance soit irréelle, j'en sais quelque chose, mais de ce que toutes nos attitudes de vie relèvent en grande partie d'un jeu inconscient, et qui n'est guère modifiable. L'homme reste ce qu'il est, connaissance ou pas. Je ne suis certes pas optimiste, et ne l'ai d'ailleurs jamais été, mais je veux que ma vie soit vivable, et joyeuse de surcroït. Dans les grands philosophes que je présente si souvent ici je trouve une nourriture qui alimente et rajeunit sans cesse ma pensée. Si le bonheur me semble à peu près inaccessible, sauf à tomber dans un délire mystique, je pense que l'on peut faire quelques pas vers la sérénité. C'est peu. Et c'est beaucoup.