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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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13 décembre 2024

LA PENSEE DU PLAISIR

Le plaisir, pourquoi faudrait il le penser? Ne suffit il pas de l'éprouver, sans autre intention ni attention ? Certes cela se peut. Et c'est ce que fait l'enfant. L'adulte voit bien que ce n'est pas suffisant. Le plaisir vient et s'en va. On ne peut guère le forcer, sans quoi il a souvent quelque chose d'amer "jusque dans le calice des fleurs". Mais s'il faut éviter de forcer on peut se rendre disponible, accueillant, réceptif à l'orée de tout plaisir survenant. Nul ne peut forcer le Kairos, tout au plus peut-on se rendre disponible pour accueillir l'occasion, au juste tempo, dans cet instant infinitésimal où tout semble conspirer, et la nature, et l'événement, et la conscience, à la donne favorable. On voit là une disposition toute autre envers le plaisir. Ce n'est plus la brute et brutale impulsion qui nous pousse au devant de l'objet, dans une sorte de frénésie cannibale. Ce n'est plus la rage de posséder. Ce n'est plus le désespoir amer en cas de méprise ou d'échec. L'expérience s'est affinée, la conscience a intégré un sorte de calcul de l'aléatoire, de l'improbable et du nécessaire. On relie plus subtilement la question du plaisir à celle de la douleur. On se méfie des oppositions simplistes, des généralisations abusives, des attentes excessives. Surtout on comprend mieux que l'intensité n'est pas gage de durée, tout au contraire, encore que ce contraire ne soit pas certain non plus. On admet le caractère indécidable de nos décisions. Je voulais ceci, et c'est cela qui m'est échu. Qui sait si c'est une bonne affaire, ou un marché de dupes. Le plaisir est un bien mais tout bien n'est pas mécaniquement à rechercher. De même certaines douleurs peuvent avoir des conséquences favorables. On peut calculer les probabilités, soupeser les risques, éviter les excès, et rien de plus. Dans le plaisir la fortune ( le sort) joue un grand rôle, qu'on ne peut évaluer.

Mais la révélation la plus importante c'est que le plaisir est inscrit dans d'étroites limites, physiologiques, psychologiques, voire sociologiques. L'intensité maximale est vite atteinte et ne tolère guère de dépassement sans provoquer la douleur, ou la lassitude, voire le dégoût. Désespoir du gourmand : que n'avons nous trois estomacs, ou plus, pour nous gaver davantage ! Rage du libidineux : toute cette agitation, ces dépenses, ces grimaces et sourires, et râles, et contorsions, tant de salive et d'humidité, pour ça ! Et le reste à l'avenant. Et, l'âge venu, seule l'intelligence, et une certaine rouerie, permettent de compenser les ravages du temps !

Donc il faut penser le plaisir. On peut d'abord penser AU plaisir, c'est à dire choisir délibérément les objets agréables de représentation, en bannissant les autres. C'est ainsi qu'il importe de faire pour les questions angoissantes pour lesquelles aucun échappatoire n'est possible : ne pas mourir est impossible, eh bien vivons! On choisira de penser à la vie plutôt qu'à la mort, non par vertu ou devoir, mais par décision éthique : le sage éprouve de la gratitude pour les biens de la vie et désire les partager.

Ensuite ou peut penser PAR plaisir : l'activité mentale peut être en soi agréable si elle se fait dans un climat de sécurité paisible, de calme et de pleine liberté. On pensera avec plaisir dans un beau jardin, en goûtant l'ombre et le frais, avec des amis choisis, sans souci de rendement, de convenance ou de réputation, comme on fait en respirant. Les grandes théories métaphysiques ont toujours quelque chose de forcé, de trop tendu, de roide et de controuvé. Laissons-là les maux de têtes, laissons-nous porter plutôt par une imagination vive, un doux délire poétique, une fantaisie oisive et débridée, entrecoupée ça et là de raisonnements plus sérieux qui font de provisoires rappels et synthèses. N'oublions jamais le caractère relativement in-signifiant de nos ébats et débats. Ils n'engagent pas le destin du monde, sans pour autant être futiles. Le mot nous manque qui dirait le caractère mi sérieux, mi ludique de cette étrange activité de penser, si nécessaire et si gratuite, si bienfaisante souvent, et parfois accablante. C'est qu'il faut veiller à ne pas se laisser tourmenter par les pensers tristes, les humeurs mélancoliques et sauvages. La pensée elle aussi, comme le plaisir en général, exige une concentration, souple et accordée. Pensée de plaisir, plaisir de penser.

Je ne sais rien de pire que les contentions mentales, les corrections et matraquages disciplinaires, les corps broyés par le bâton, les esprits défaits et tordus par la répétition de maximes idiotes. Telle celle-ci : mieux qu'hier, moins que demain. Rituelle des sentences programmatoires. Ah que de douleurs et de crimes en ton nom, discipline ! Rien ne vaut la douceur éducative, attentive au déploiement naturel, sans rien de roide, de militaire ou de forcé ! Et cela n'est pas faiblesse. C'est intelligence de la nature des choses et des hommes, c'est douce fermeté et souple exigence.

Je voulais parler ici de la nature, des conditions et des limites du penser et du plaisir. Mais me voilà assez avancé à mon goût, et un peu las. Aussi reprendrai je ce propos quand mon esprit aura retrouvé sa fraîcheur! D'ici là portez vous bien, chers lecteurs et amis!

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