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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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29 août 2008

VIVRE AU JARDIN

Que signifie "vivre au jardin" quand ledit jardin n'existe nulle part? Mais il y a plusieurs modes bien distincts d'existence. La ruine historique du Jardin inaugural n'implique en rien la disparition de son idée, de sa véracité suprahistorique. Ce qui compte ici n'est pas le contexte, ni l'époque, mais l'immortalité d'une pensée qui conserve sa vigueur et sa valeur en dépit des changements inévitables de représentation. L'important n'est pas la textualité de la doctrine mais son inspiration profonde. Nietzsche disait qu'une vraie philosophie reste éternellemnt vraie malgré ses approximations et ses éventuelles erreurs de contenu. C'est l'inspiration profonde qui a marqué l'histoire du sceau de la nouveauté, et cette nouveauté est intemporelle, quand bien même on voudrait la réfuter cent fois.

Concernant l'épicurisme j'ai mille fois expérimenté sa valeur indépassable, tout en rencontrant, expérimentant avec bienveillance et intérêt, parfois avec passion, d'autres pensées tout à fait remarquables, auxquelles aussi je témoignerai d'une sorte de fidélité amoureuse. Mais c'est toujours à ce premier amour épicurien que je reviens, sans honte ni culpabilité pour mes frasques externes, mais en quelque sorte renforcé dans ma préférence. On croit souvent que l'épicurisme est une philosophie facile. Il n'en est rien. Dans ses formules artistement ciselées se cache et se révèle un grand écrivain et un grand penseur, chez qui le style manifestement conspire à la concision extrême de l'idée. Pour ma part je revendique le droit de penser dans le sens d'une intensification, d'une sorte de fidélité infidèle qui autorise les allées et venues en tout sens, pourvu que l'on s'en tienne à cette fameuse inspiration fondamentale. Par exemple rien n'interdit de s'inspirer des découvertes modernes de l'astrophysique pour élargir la doctrine d'Epicure, en passant des atomes aux éléments subatomiques, mais il ne saurait être question de renoncer à l'idée atomistique, au principe de l'infinité des éléments, du vide et de l'espace. Certains points ne peuvent se discuter sans ruiner l'édifice. Et ce sont des points essentiels qui engagent l'esprit dans une direction sans retour possible. Ainsi la condamantion du finalisme aritotélicien, puis contemporain, ne peut se discuter. Ni le matérialisme intégral. Ni l'immanentisme du Tout au Tout. Ni l'idée absolument indépassable qu'il n' y a qu'une nature, une physis, même s'il est parfaitement possible d'admettre une quantité infinie d'univers et de mondes, tous mortels et évolutifs. Infinité et unicité font ici système, garantissant au sage, et au moins sage, une position concrète, finie, un habitat dans le monde et sur la terre.

Il faut défendre aussi l'épicurisme contre certain tenant contemporain qui aurait trop trendance à tirer l'épicurisme, qui est eudémoniste, vers une forme débridée d'hédonisme. Faut-il rappeler la formule : " Le plaisir est le début et la fin de la vie heureuse"? Le plaisir est la porte d'entrée, mais pas n'importe quel plaisir. Et si le plaisir conduit au bonheur, au point de s'y confondre, c'est bien que le bonheur est le véritable but, et non le plaisir. Mais tout cela mériterait plus ample discussion. Il faut préserver le caractère relativement austère de l'épicurisme et non le délayer dans une vulgate sensualiste qui risque fort d'en faire  un parangon de la mode actuelle de la jouissance à tout crin. Pensée du plaisir, plaisir de la pensée, dans la perspective de l'aponie et de l'ataraxie, qui ensemble font l'eudaimonia parfaite et insurpassable.

J'ai donc décidé de vivre au jardin. Géographiquement d'émigrer du nord vers le sud, en ville nouvelle et inconnue, tel Epicure quittant Lampsaque pour Athènes. De commencer ici une nouvelle expérience de vie. Mais la géographie n'est pas tout, bien quelle réelle, et symbolique à la fois. Surtout je veux enfin vivre en conformité avec mes propres certitudes, celles que j'ai laborieusement acquises dans le chemin de vie. A l'orée de la ville, vue sur le lointain, arbres et bosquets sous mes fenêtres, je m'efforcerai de pratiquer l'art modeste de vivre, sans souci de réputation et de gloire, dégoûté de bien de fausses satisfactions, mais désireux aussi de ne point opposer la vie privée et une certaine participation publique. Il faut que la philosophie vive. Et le bonheur. Aussi ne faut-il point jouer à l'ours des cavernes mais maintenir, et l'écart indispensable du clinamen, et le rapport d'attraction qui seul permet la joie philosophique partagée.

Le Jardin est un lieu. Ce lieu est itératif, d'Athènes à Rome, à Oenanda, à Alexandrie, à Paris, et ailleurs. " Incertis locis". Selon les temps il est ici ou ailleurs. Mais il est toujours quelque part depuis Epicure. Et, de même, il est immortel, en dépit des dévôts, des inquisiteurs et marmeladeurs : "incerto tempore". Ici et là, aujourd'hui, hier et demain. Sans rien abdiquer de son tragique la mort sera plus facile à celui qui se sait en relation avec la continuité d'un bel enseignement. Rappellons l'inscription des tombes romaines d'Epicuriens convaincus : " Je n'étais point. Je fus. Je ne suis plus. Peu m'importe".

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