DES PLAISIRS CORPORELS II
De la volupté sexuelle proprement dite je n'ai pas dit grand chose encore. C'est que le sujet est difficile, entre le scabreux et le conventionnel. Epicure classe la sexualité au rang des plaisirs naturels mais non nécessaires, entendant par là qu'elle n'est pas d'une nécessité absolue, sauf si l'on veut transmettre la vie, ce qui n'est pas l'obsession du sage. Avoir des enfants n'est pas une fin en soi, et je remarque, parmi les philosophes, une tendance assez générale au célibat. En général ils évitent les embarras de la conjugalité et de la paternité, non par ascétisme religieux, pudibonderie ou peur des femmes, mais par vocation : se consacrer tout entier à la philosophie, cette maîtresse exigeante entre toutes. Quant à moi je n'ai jamais su résister aux blandices de la volupté, ni aux sirènes de l'amour, ne jouissant pas, de nature, d'une indépendance affective suffisante pour me passer de telles chaînes délicieuses. Je repense quelquefois à cette boutade d'un ami : "Jeune, je voulais devenir un saint. A la première masturbation je compris que cet état ne me conviendrait pas !". Voilà une belle et franche déclaration, à laquelle je pourrais souscrire tout aussi bien, en ajoutant que la philosophie elle-même, ni aucune discipline au monde, ne mérite tant de sacrifices ! Plaisir naturel et non nécessaire, dans le sens où l'on peut s'en passer pour vivre dans la justesse. Soit. Encore ne faut-il pas mutiler sa nature sous le prétexte fallacieux de vérité ou de beauté. Rien ne justifie au fond qu'on renonce à cet élément de la vie, aussi noble qu'un autre, et source des plus vives jouissances.
En fait il y a confusion. Epicure ne condamne en rien la sexualité, mais l'assujettissement qu'elle peut entraîner : non l'usage du sexe s'il s'inscrit dans une logique de la limite, mais l'amour passionnel, en quoi il est parfaitement Grec. Un honnête homme cultive l'amitié, et s'il use du sexe ce sera avec une courtisane (plusieurs d'entre elles vivaient régulièrement au Jardin) ou avec son épouse, sans verser dans les extravagances et les dépendances des amants pathologiques. Epicure ne condamnait pas le mariage, estimant sans doute que c'est un moindre mal, et que d'une certaine manière il protégeait de la passion ! En général les Grecs étaient d'une franche gaillardise en matière sexuelle et ne mettaient pas dans la sauce tant d'ingrédients psychologiques et religieux qui en gâtent irrémédiablement la saveur ! Réalisme biologique : satisfaire à la nature pour s'en délivrer. La chose est particulièrement nette chez Lucrèce qui recommande sans vergogne la pratique de la Vénus vagabonde pour soulager les tensions et épuiser les passions à la racine.
J'ai, pour ma part, toute discrétion gardée, éprouvé souvent le caractère mixte de la sexualité, délicieuse dans la pratique, mais bien compliquée dans le mental. Comment se débarrasser de tant de siècles de culpabilisation outrancière, de peurs inavouables, d'anxiété morbide, de terreurs irrationnelles, sans compter que la pratique solitaire est bien triste et que le partenaire n'est pas toujours disponible. Même le sexe, et surtout le sexe, fait l'objet d'une subtile négociation, où le silence et l'attente compulsionnelle peuvent engendrer les pires frustrations. C'est Tolstoï je crois qui parle quelque part de l'enfer de la chambre à coucher. Sans doute n'y a-t-il pas de solution parfaite. Trouver un partenaire à la fois tendre, délicat, entreprenant et retenu, aimant sans étouffer, brûlant sans incendier, proche et à juste distance, voluptueux sans vulgarité, respectueux sans pudibonderie, et libre dans sa tête et son corps, tout cela relève du miracle.
Une sexualité parfaite, à supposer qu'elle existe, serait exempte de toute culpabilité. Quand je considère la difficulté extrême de la croissance psychologique de l'être humain, les conflits incessants et épuisants qu'il doit résoudre pour parvenir à maturité, je ne m'étonne plus de lire le pourcentage assez catastrophique de femmes frustrées, refusant directement ou indirectement le contact sexuel, d'hommes blessés dans leur virilité ou leurs attentes sentimentales, tant de souffrance, quant au fond, malgré des apparences tonitruantes de libération. De fait je ne crois guère à la révolution sexuelle dont on nous rabat les oreilles, conquête exemplaire, paraît-il de Mai 68. Je veux bien croire que la situation évolue favorablement, que nous sommes loin de l'hystérie viennoise du XIX, des patientes coincées et somatisantes du bon docteur Freud, mais pour autant nous sommes loin du compte : de nouvelles pathologies, plus graves au demeurant que la bonne vieille névrose hystérique, de sévères carences affectives ou symboliques, et dans le sexe même un désenchantement (Tout ça pour ça!), inévitable si l'on y plaçait l'espoir d'un renouvellement ou d'un rafraîchissement de la vie. Je vois que la sexualité épanouie aide à vivre, qu'elle fournit des endorphines en abondance, qu'elle combat efficacement l'angoisse et la dépression, et dans le même temps je ne vois autour de moi que femmes esseulées à quarante ans, frustrées et agressives, cherchant désespérément le compagnon introuvable, prêtes à tout pour agripper le solitaire qui n'en veut pas - hommes seuls errant sans but par les rues de la ville, le nez en l'air, et la bouche amère. Nos rues sont peuplées d'âmes en déroute, de corps en souffrance. Le couple relativement stable détonne dans ce monde de solitude forcée, de rencontres bâclées, de déceptions inavouées, de rancoeur, de misère et de tristesse. Bien sûr, vous verrez toujours par ci par là un couple heureux, mais pour combien de temps ? Il y a, dans notre postmodernité vaniteuse, suffisante et anxiogène, je ne sais quoi de tragiquement décevant qui engendre les pathologies les plus incurables.
De cela le sexe n'est qu'en partie responsable. Il participe d'un climat général de doute, de défiance, d'incertitude, de "fin de monde". Sans être catastrophiste je pense qu'il faut se situer dorénavant sous l'aplomb de la catastrophe. Evitable ou pas, je n'en sais rien, ni personne d'ailleurs, mais il est bien évident qu'elle plombe le ciel de nos espoirs d'un nuage sombre et méphitique.