DE VITA CONTEMPLATIVA II
Passons résolument au plan philosophique. Et pour conmmencer, avec les Grecs, tous les Grecs, contester l'opposition facile entre vita activa et vita contemplativa. Aristote par exemple déclare que l'activité la plus haute et la plus noble, celle qui fait l'homme de qualité et le vrai philosophe, cest la "Theoria", terme difficile, que nous traduisons d'ordinaire par "contemplation". L'activité, l'authentique, pour un Grec bien né, c'est la contemplation! Peut-on imaginer opposition plus formelle entre les Grecs et nous, obsédés par la pratique te chnologique et commerciale? Les mots parlent d'eux-mêmes. De la Theoria, comme science de l'esprit ouverte à l'étonnement, on passe tout naturellement au "théorétique" (plutôt qu'au théorique, qu'on oppose trop facilement au pratique). La philosophie est cette discipline qui privilégie l'attitude théorétique sur toutes les autres, ce qui ne veut pas dire vaine rêverie sur l'être et l'étant, mais examen rationnel du ciel et de la terre, étude des lois de la Physis, et plus largement encore communication intellectuelle et émotionnelle,voire physique, avec le Tout. C'est cette dimension fondamentale que la Grèce tardive a elle-même oubliée au profit de la question morale (Socrate: "ne t'occupe pas de sonder les mystères du ciel et des profondeurs, mais cherche en toi la vérité éternelle). Dimension à jamais perdue en raison du divorce entre contemplation et sciences naturelles, figé comme tel dans la conscience moderne, jusqu'à aujourd'hui.
Si l'on veut comprendre sincèrement ce qu'était la Theoria pour les Grecs il faut convoquer les penseurs-poètes d'avant Socrate, comme le firent Hölderlin et Nietzsche, avant Heidegger. Tous les textes conservés des Empédocle, Héraclite, Parménide, voire Démocrite sont des "Peri physeos" c'est à dire des traités sur la nature, entendue non comme extension matérielle à la manière d'un Descartes, mais comme énergie fondamentale de l'univers, croissance (sens premier du mot physis"), développement, vie et mort universelles. Citons Démocrite : "Je parlerai du Tout" ( to pan). Le Tout ce n'est pas seulement la matière et le vide, c'est aussi le temps, l'éternité, l'occasion, ou, pour parler grec : Aion, Chronos et Kairos. C'est l'ensemble incommensurable des astres, des mondes nés et périssables, de notre petit monde, avec ses herbages, ses océans, ses animaux, ses hommes et ses dieux. Bref, le Tout est Tout. Rien n'échappe, de par la nature même de la nature, à la nature, à ses lois et à ses inventions imprévisibles, à sa force créatrice infinie. C'est cela la Theoria : contemplation bien sûr, mais non pas d'un élément au détriment d'un autre, mais du Tout comme Tout. Rien n'échappoe à l'investigation du sage, ni l'origine des sources de montagne, ni les nuages, ni les attributs des dieux, ni les passions de l'âme, ni l'essence de la volupté. "Je perlerai du Tout, mais aussi : je parlerai de tout". C'était l'extraordinaire programme de Démocrite, le plus savant de tous les Grecs, qu'on a outrageusement vilipendé, pillé, émasculé, enseveli sous les fanfaronnades platoniciennes et aristotéliciennes.
Cette extraordinaire vision du Tout nous la trouvons encore chez Epicure, avant que, dans un ultime flamboiement, Lucrèce n'en fixe les contours dans son "De natura rerum", oeuvre absolue, et d'autant plus étonnante qu'elle fait resplendir dans sa splendeur la pensée grecque dans un langage latin. Mais voyez comment il parle d'Epicure, "cet Héraklès, ce dieu, oui ce dieu parmi les hommes!". Mais déjà, malgré lui et son grand maître, l'esprit de la theoria a vécu.
Pour plus de clarté il faut soigneusement distinguer la contemplation religieuse de la contemplation philosophique. Ici on peut à la rigueur parler des dieux, mais nous savons bien, entre nous, que nous n'en parlons pas à la manière d'un Hésiode ou d'un Saint François d'Assise. Nous n'adorons aucune figure, fût-ce celle d'Appolon ou de Zeus. Nous ne confondons pas nos fantasmes humains et l'ordre des choses. Nous n'attribuons à nulle divinité le pouvoir de créer ou de détruire, ou de guider les coeurs. Bref nous sommes totalement et définitivement agnostiques. Nous vénérons l'esprit scientifique, mais seulement jusqu'à un certain point. Nous ne croyons nullement en l'infaillibilté, ni papale, ni ecclésiale, ni mystique ni laïque. En fait nous ne croyons rien, nous ne pensons rien, nous contemplons. Et quoi, que contemplons-nous? Une seul réponse possible : le Tout. Et, du Tout, l'univers n'est qu'une image partielle, aussi la science ne peut-elle se substituer à la sagesse éternelle. Pas plus que la vérération d'un dieu ne peut nous dispenser d'observer le vol des martinets et des cigognes, ou de nous abîmer dans le spectacle d'un ciel moutonneux ou limpide.
Contemplation sans objet défini, puisqu'il s'agit des "choses", et que les choses sont partout, en dehors de nous et en nous. J'ai bien ri en lisant dans un soutrâ que Bouddha connaissait exactement le nombre des poissons dans la mer! Mais il ne s'agit évidemment pas de cela. Ce tout-savoir n'est pas un savoir, en aucune manière. C'est plutôt la disponibilité absolue à l'égard de toutes les choses, l'accueil inconditionnel du réel dans toutes ses formes et ses manifestations, sans véritable préférence affective ou passionnelle, mais avec son corps-esprit tout entier: présence inconditionnelle, acceuil inconditionnel, écoute et vision, theoria en un mot. L'esprit doit apprendre à se taire pendant l'écoute, quitte à travailler double après l'écoute. Mais l'accès au Tout ne peut se faire que dans le silence.