DE LA CHOSE suite
Remontant encore dans la préhistoire du sujet on estimera avec Mélanie Klein, que le véritable objet premier qui concentre sur lui tout l'amour, toute la voracité, l'envie et l'agressivité du nourrisson, c'est le sein, modèle absolu et indépassable de tous les objets à venir (pénis y compris). La perte du pénis imaginaire réactive la douleur de la perte du sein archaïque, bien différent du sein réel, objet fantasmatique s'il en est, et qui restera comme une référence indépassable à travers tous les déplacements psychiques à venir. Notre jeune fille ne sait pas, évidemment, qu'elle se retrouve présentement dans les dispositions psychiques d'un nourrisson qui vient de faire l'objet d'un sevrage douloureux et définitif. Ce qui est perdu est perdu à jamais, même si d'autres objets peuvent avoir leur charme par la suite, comme les objets expressément sexuels ou culturels. Nous voilà en pleine préhistoire de la psyché! Si vous estimez cette version controuvée et fabulatrice c'est que vous n' avez pas suffisamment observé ce qui se passe dans les grandes pertes douloureuses: ne se retrouve-t-on pas comme un petit enfant abandonné de tous, livré à la plus atroce "Hilflosigkeit" - détresse d'abandon, perte de secours, esseulement et affliction? Le sein perdu est le modèle virtuel de tous les objets possibles, ce qui ouvre à notre réflexion une dimension toute nouvelle.
Un pas de plus. Le sein n'est lui-même qu'un représentant de cette première sécurité, complétude et totalité que nous aurions connue dans les toutes premières semaines, et pourquoi pas, un pas de plus, dans l'utérus maternel? Dans ce cas il n'est même plus question de sein, de bon ou de mauvais sein, de satisfaction et de frustration : le sein, comme la langue l'indique d'ailleurs (au sein de ...) est le contenant, l'enveloppe, la peau, cet "in-objet" précédant tout objet différencié, y compris le sein organique de la mère, et qui se confond avec une irreprésentable présence globale, immanente, indéfinissable, toute vibrante de vie, mais d'une vie sans contour ni sujet : fusion archaïque, indistinction, peau et enveloppe commune, union originaire dont aucun symbole ne donnera jamais une idée adéquate.
Voilà où nous en sommes : eremontant vers le passé nous avons identifié successivement : pénis et objets péniens, objets transitionnels, sein organique fantasmé, sein-enveloppe imaginaire contenante, et pourquoi pas, en bout de course, ce qu'un auteur appelle 'l'in-objet, prototype impensable des objets à venir. Pour ma part j'aimerais plutôt évoquer une expression énigmatique de Freud qui oppose les objets et la Chose ( l'objet : die Sache . La chose : das Ding). Cette opposition me semble à la fois radicale, décisive, et mystérieuse. L'homme se débat dans un univers d'objets (identifiés, nommés, socialement connotés, valorisés ou dévalorisés, toujours fuyants et métonymiques sur fond d'inconscient, de fantasme inanalysable, dont le secret ressort serait précisément LA CHOSE. A travers les objets on vise la Chose, et bien entendu on la rate toujours, plus ou moins promptement. Forcément, puisqu'on ne peut remonter le temps et réintégrer le ventre maternel. Voir là dessus l'extraordinaire film de Almodovar "Parle avec elle" qui présente en toute lettre la scène fantasmatique d'une réintroduction du sujet dans l'utérus!). Inutile, sans doute d'ajouter, que cette "réintroduction" ne peut être qu'une forme ou une autre de suicide par disparition du sujet.
D'un côté nous désirons la Chose, mais nous savons qu'elle a le visage aimable et terrifiant de la mort. D'un autre côté nous voulons vivre comme sujet, et nous savons que cela se paie par une division définitive, où l'être est sacrifié à l'existence (comme modalité subjective, différenciée, individuée, vouée à la sexuaaité et à la mort). En radicalisant nous pouvons dire que nous avons le choix entre une mort psychotique par annihilation(mort totale) ou une "petite" mort de tous les instants, marqués par le rapport aux objets, satisfaction et déception, petite mort progressive mais inévitable que nous appelons la vie. Choix entre la voie directe (celle d'Empédocle se jetant dans le cratère de l'Etna) et la voie longue et indirecte (celle de Léonard de Vinci ou de Goethe repoussant la mort par la création, mais finissant comme toute chose, et tout objet, sous le hachoir du Temps. gk