Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
Publicité
LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
Archives
Visiteurs
Depuis la création 1 095 265
19 novembre 2007

Le HEROS et le POETE

Rêvons un peu. Alexandre, après avoir soumis l'Asie à sa férule, revient à Babylone pour y préparer une nouvelle expédition militaire, vers l'Afrique cette fois. Il ne peut se résoudre à voir une partie du monde habité échapper à sa convoitise. N'est-il pas l'incarnation vivante d'Achille, le Héros absolu de la Grèce homérique, n' a t-til pas soumis les Egyptiens, les Perses, les Mèdes, les Scythes, et tant de peuples innombrables, fondé des dizaines de nouvelles Alexandries, créé une monnaie internationale, introduit la culture grecque jusqu'en Inde, et n'est-il pas à présent le Dieu vivant réconciliateur des peuples, créateur d'un nouveau monde sans exemple de par la terre? Alexandre qui pense à tout n'oublie qu'une chose : la finitude humaine. La fièvre s'empare du dieu. Alexandre est emporté en quelques jours, sans laisser d'héritier.

Imaginons maintenant que Alexandre ne soit pas mort de la fièvre, mais qu'il ait sombré dans une profonde mélancolie. Tant de cultures détruites, de villes rasées, tant d'amis et de fidèles morts au combat, tant de sang répandu, tant de fatigue et tant de peine, et pourquoi tout cela? Le maître du monde s'interroge.  La face du monde a changé, mais non la condition humaine. L'empire unifié remplace la diversité bouillonnante des nations. Et alors? On craint le nouveau roi, mais l'aime t-on? Ses généraux espèrent sa mort proche pour se partager les terres. Et bientôt les Grecs seront immanquablemnt chassés d'Asie, du moins les survivants de la grande revanche, et regagneront une patrie affaiblie, privée de l'énergie des meilleurs, morts à la guerre. Imaginons un Alexandre qui doute, qui réfléchit, qui s'interroge. Qui s'inquiète. Qui perd ses certitudes de Héros, qui ne se reconnaît plus dans les fables d'Homère. Qui fait retour sur soi, qui se met à l'écoute de ces philosophes qu'il n' a jamais pris très au sérieux, qui le somment de changer sa vie. La chose est fort improbable, j'en conviens, tant notre homme est enfoncé dans son mythe de gloire immortelle. Mais rêvons encore. Alexandre passe plusieurs longs mois à s'interroger de la sorte. Il a confié la gestion des affaires à des ministres zêlés. Il délègue, sans cesser de surveiller. Il veille à l'éducation de son fils. Il marche dans les jardins de Babylone, il pense, il parle, il écrit. Alexandre, le premier, invente une nouvelle figure de roi : le roi-sage qui allie la puissance et la connaissance.

La chose est improbable mais pas totalement impossible. Souvenons-nous que l'Alexandre historique est mort à trente trois ans! Voilà qui laisse des chances à la maturation psychique! Asoka, grand roi hindou, n' t-il pas commencé sa carrière comme conquérant impitoyable pour devenir le plus modéré et le plus sage  des rois après sa conversion à Bouddha? L'histoire présente parfois des occurances imprévisibles et inimaginables. Le clinamen a parfois de ces caprices!

Voilà donc Alexandre devenu un monarque éclairé, abolissant la torture, condamnant la guerre injuste, réparant les dommages, instructeur du peuple, homme de paix et de culture. Les artistes, plus qu'avant, et les philosphes, et les poètes affluent à la cour. On célèbre les dieux de l'Olympe, mais aussi les divinités perses ou hindoues, ou se met à l'écoute des gymnosophistes, ces sages nus qui enseignent le détachement des sens et du monde, on compare les cultures, et puis, comme à Alexandrie d'Egypte, on édifie une gigantesque bibliothèque, où tous les savants de l'empire viennent converser, lire, écrire, dans un joyeux mélange de traditions, de dogmes et des recherches. Après tout une telle entreprise a bien été réalisée plus tard dans l'Inde bouddhique. Rien n'empêche d'imaginer une nouvelle Alexandrie hellénico-mèdo-indienne à l'échelle du plus vaste de tous les continents! (J'ajoute que pour un amateur d'histoire fictive comme je suis, la rencontre des Grecs et des Hindous, rencontre trop brève et trop partielle, mais réelle, est un de ces grands ratages, une de ces occasions manquées, rarissimes, d'avancée humaine vers l'universalité).

Deux destins s'opposent ici. C'est le mythe du héros, demi-dieu devenu dieu, qui inspira toute la carrière d'Alexandre. C'était le fantasme de sa mère qui, non contente d'avoir pour époux un conquérant à demi barbare (Philippe de Macédoine), voulait de son fils faire un Achille victorieux et immortel, selon la légende. Le Héros est peut-être celui qui se veut l'éxécuteur inconscient des voeux maternels, comme on le voit déjà dans les plans de Gaïa, poussant son fils Kronos à châtrer le père Ouranos. Et plus tard dans les agissements de Rhéa, épouse de Kronos, dissimulant le jeune Zeus dans une grotte de Crète pour le protéger de l'appétit cannibalique de son père. Le Héros fait consister le désir phallique de sa mère, en quoi il est une figure éternelle de l'adolescent vainqueur, mais soumis à toutes les tentations de grandeur et de démesure. Le triomphe d'Alexandre est à la fois la réussite éclatante du mythe, et la ruine définitive de la sagesse grecque qui interdit à tout mortel de se prendre pour un immortel. En accomplissanr le mythe Alexandre a ruiné la culture hellénique.  Comme beaucoup de héros Alexandre, qui a tout réussi, mourra d'une mort plus que pitoyable.

Notre hypothèse est la suivante : le héros d"hier, au lieu de succomber à sa folie, fait retour sur soi, renonce à la grandiloquence, et par suite à l'immortalité, pour se faire sage. On sait que Alexandre, rencontrant Diogène le Cynique avait déclaré : "Je voudrais bien être Diogène si je n'étais Alexandre". Ce qui explique, et la clémence tout à fait extraordinaire du roi pour ce philosophe insolent qui le traitait comme un moins que rien, et l'admiration secrète et permanente du roi à l'égard des philosophes. On peut estimer que ce roi aurait pu devenir, s'il avait vécu plus longtemps, roi-philosophe, ou philosophe-roi.

Alexandre était l'idole de mes jeunes années, d'autant plus qu'il me permettait d'opposer aux soutanes et aux moines l'image d'un héros invulnérable. Mais un tel idéal ne saurait résister à l'épreuve de la réalité. Je soupçonne fort que le héros ne se soit tout simplement métamorphosé en poète. Après tout, si le héros meurt toujours à la fin, le poète est celui qui survit dans les chants. Homère survivant à Achille. Et que saurions-nous d'Achille sans un Homère pour l'immortaliser? La gloire, en fin de compte, passe du héros dans le poète! Voilà donc un idéal ambigü: plus modeste en apparence, bien plus efficace à terme. Je serais donc poète. C'est ainsi que d'Alexandre le Grand je passai à Alexandre Dumas - et les Trois Mousquetaires!

Dans bien des poètes on remarque cette étrange cyclothymie qui les fait passer sans transition de l'élévation dionysiaque, de la transe mystique à l'abattement le plus extrême. Cela s'explique aisément, et déjà dans le fameux problème d'Aristote , "L'Homme de génie et la mélancolie", l'auteur remarque chez les hommes d'exception, travaillés par la bile noire ou jaune, une disposition double, à l'emphase, à l'exaltation, à la gtrandiloquence et l'extase, et en même temps, à la plus sombre dépression. Quand le sujet se rapproche de son idéal, il exulte et s'élève dans les hauteurs comme un Icare triomphant, et quand il croit s'en émoigner, comme Icare, ailes coupées, ou fondues, il chute misérablement, plus bas que terre. (Voir le poème "Elévation" de Baudelaire). 

Au delà du Héros et du Poète, il faut encore une autre figure, plus mûre, plus sereine aussi, fondée sur un renoncement tranquille d'où toute souffrance a fini par disparaïtre. Dans la légende, même Homère, à la manière des héros, et comme la Sphinge de Thèbes, meurt de n' avoir pu résoudre ue énigme posée par des enfants! Homère n'est qu'un demi-sage. Même des enfants peuvent venir à bout de la sagesse d'Homère.  Le vrai sage est au delà du héros et du poète. Il a dégonflé son moi, il n'est plus soumis aux lois de l'alternance thymique, il voit les choses comme elles sont, il ne fait la guerre à personne, il n' a peur de personne, mais il respecte la nature et les dieux. C'est Héraclite, c'est Epicure, c'est Pyrrhon, c'est Bouddha.

Ainsi, de la plus profonde antiquité viennent à nous des images, des symboles dont la force d'attraction est inépuisable. Reste à chacun, s'il y est sensible, à en faire un matériau de méditation et de maturation. GK

Publicité
Commentaires
Newsletter
151 abonnés
Publicité
Derniers commentaires
Publicité
Publicité
Publicité