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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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13 novembre 2007

Du CRATERE : mythopoiétique

Un beau symbole que le cratère, qui inspira une immense littérature poétique, philosophique et alchimique. Le cratère est entre ciel et terre. Des énergies effroyables ont soulevé le sol et façonné cet étrange cône par où les fumées, les coulées de lave, les torrents de feu se sont déversés dans les airs, répandus tout à l'entour en broyant les arbres, les maisons et les villes, figeant dans le spame de l'éternité des visages épouvantés. La puissance tellurique est sans mesure. Et sous la terre c'est l'eau, c'est le gaz, c'est le feu qui cuit jusqu'à l'explosion finale qui emporte tout. Puis, peu à peu, le monstre se calme, la paix revient sur les hauteurs calcinées, les herbes repoussent, mais la blessure reste à jamais inscrite dans le paysage. Aujourd'hui le promeneur contemple en sérénité le beau cratère doucement incliné, le vert des herbettes et les quelques calices de fleurs qui parsèment les flancs éventés.

Dans une sorte de rêverie éveillée je contemple le ciel d'orage, les nuées tourmentées par le vent, les éclairs jaillissants, les zébrures lumineuses au dessus de la montagne secouée de terreur. Et je me dis que le feu du ciel est de même nature que le feu jailli de la terre. Feu du ciel, feu des abysses : l'incendie ravage la surface comme une mer démontée, ébouillantée par le cyclone. La fureur des bas-fonds et la rage  des profondeurs conjugent leur frénésie dans un océan de feu, au centre du cratère. Ici la verticalité délivre son message d'effroi : rien ne résiste à la furie de la nature. Et quand elle s'apaise notre âme s'apaise de même dans l'accalmie universelle.

Le cratère est le vase du mélange. Ici la terre, l'eau, l'air, le feu et l'éther, le chaud et le froid, le sec et l'humide se rencontrent dans l'extrême violence des origines. Le chtonien, le saturnien, l'océanique, le métallique, tout s'affronte, se déchire, se décompose, explose et se métamorphose. Les éléments délivrent leur ivresse native, et, dans l'urgence et la fureur, échangent sans mesure leurs puissances, et dans une fusion d'apocalypse, enfantent titaniquement le Monstrueux. - d'où peut-être naîtra une étoile terrestre!

Ici tout se rencontre, se heurte, s'éprouve dans la tension la plus vive, se décompose et se recompose selon d'obscures lois de hasard, à nous inconnaissables. Tout changement de forme s'opère dans le cratère. Vase de purification, d'élation, de déperdition, de dépersonnalisation, de destructuration et de nouveauté, le cratère est le symbole le plus puissant de la mutation psychique. Ici le parturiant cherche et découvre la quintessence, qui n'est pas quelqu' élément jusque là inconnu ou méconnu, mais la nouvelle configuration issue du mélange.

"Wolle die Wandlung" dit le poète. Veuille la transformation! Mais l'âme qui hésite veut des garanties, veut savoir ce qu'il résultera de ce changement structurel, veut pré-voir, anti-ciper ce qui, par essence, ne peut se décrire avant l'opération décisive. Il faut sauter, ou rester. Le poète est celui QUI SAUTE. Mais encore?

Une légende tenace veut que le poète Empédocle, après avoir gravi les pentes de l'Etna, se soit précipité tout vif dans le cratère fumant. Que signifie? Le volcan aurait avalé l'homme et rejeté une de ses sandales, seul témoignage du sacrifice poétique. Mais pourquoi se précipiter dans les flammes? Notre homme était-il mélancolique? Sans doute, mais il y a aussi, peut-être cette expiation due à la divinité pour avoir outrepassé les limites de la condition humaine? Empédocle ne s'était-il pas autoproclamé dieu parmi les hommes? Ou alors, et c'est tout autre chose, il voulait rejoindre au plus vite cette nature ignée, originelle, antérieure à toute individuation, brisant le destin cruel qui nous attache tous à une forme limitée.

  "Tu cherches la vie, tu cherches, et il jaillit, et brille

   Le feu divin  du fond de la Terre

   Et toi, dans le frisson de ton désir

   Tu te jettes dans les flammes de l'Etna.

   Mais tu m'es sacré, comme la puissance de la Terre

   Qui t'as emporté, ô hardi suicidé

   Et suivre je le voudrais, dans la profondeur

   Si l'amour ne me tenait, ce héros!

C'est ainsi que Hölderlin célèbre son auguste devancier, dont il redoute et admire le courage. Vivre ou mourir? HOlderlin sent profondément en son âme l'attrait d'une mort qui délivre et résoud, mais l'amour, et les choses humaines le retiennent encore aux rivages de la lumière. Il faut repousser la voie trop courte, le chemin hardi mais fatal qui consacre l'union dans l'élémentaire, différer ce pressant appel des profondeurs originaires, et accomplir vaille que vaille cette destinée de poète qui exige du temps pour s'accomplir. A l'héroïsme de la précipitation il oppose avec raison cet héroïsme plus prosaïque mais plus réaliste de l'oeuvre à faire, qui exige patience et longueur de temps. Mais c'est à côtoyer le péril de la mort que se forge l'âme du héros qui apprend à différer la suprême satisfaction.

C'est ainsi que la puissance terrifiante du volcan, celle de la terre et du ciel confondus dans l'horreur peuvent, sous le signe du Kaïros, engendrer autre chose que dévastation. Le poème, né du feu de la Terre et du Ciel, sera, comme la sandale renvoyée aux mortels, le témoignage vivant de la métamorphose intérieure. GK

 

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