Clinique du réel
Clinique du réel
Dans la psychanalyse l’accès au réel est un objectif de la cure. Mais il ne faut pas sous-estimer la difficulté de l’entreprise, même dans un bon cadre analytique, avec le partenariat le plus compétent du psychanalyste. Serge Leclaire s’était bien exprimé sur ce sujet dans un des ses livres : les constructions dénégatrices, les aménagements intellectuels défensifs, les idéalisations et les refoulements sont si bien structurés qu’il faut souvent des années avant de pouvoir entrebailler la carapace psychique, dans l’espoir d’un changement, même modeste, de structure. Dans un autre registre le fondateur de l’analyse transactionnelle, Eric Berne, étudie méthodiquement les scénarios de vie qui sous-tendent inconsciemment la conduite du sujet pour conclure enfin que la mise en lumière de ces fondements est souvent extrêmement difficile, et dans certains cas, catastrophique. Il y faut des trésors de prudence et de patience, pour un résultat incertain. Cette proposition un peu pessimiste étonnera le profane qui se figure qu’il suffit d’un peu de compréhension et de bonne volonté pour échapper à une névrose ou à mettre en place des comportements plus adaptés. C’est ne rien comprendre à l’édification des structures psychiques. Non seulement elles sont inconscientes, donc très difficiles à atteindre, à comprendre, à analyser, mais de plus elles se concatènent autour d’un fantasme fondamental (inconscient évidemment), dont l’origine et la formation remonte aux toutes premières années. Elles assurent donc au sujet une sorte de sécurité de base, souvent payée au prix fort (douleurs névrotiques, symptômes, délires quelquefois), mais qui permet au moins d’exister, fût-ce dans l’insatisfaction chronique et le désenchantement. D’où cette attitude paradoxale à l’égard de la thérapie : « Soignez-moi, mais surtout ne changez rien ! ». D’où ce que Freud appelait fort justement la réaction thérapeutique négative, avec fuite hors de cure, pseudo guérison « miraculeuse », et souvent résistance opiniâtre au changement. Exemple : l’Homme aux loups dont on sait qu’il ne guérit jamais, préférant traîner avec distinction l’appellation de « raté de la psychanalyse ». Au terme du processus nous avons l’analyse interminable, qui, selon Freud achoppe indéfiniment contre le complexe de castration, et dans ma propre terminologie, contre l’irruption insupportable du réel. Ces difficultés vont si loin que certains thérapeutes prudents découragent très vite leur patient d’aller y voir dans la « chambre noire », craignant peut-être avec raison qu’ils ne se noient dans les marécages de l’Hadès.
Première conséquence pratique : s’assurer avant tout que le patient est bien décidé à faire le voyage, éviter le prosélytisme et le forcing, respecter les résistances, quitte à installer la patient dans une demi-guérison qui vaudra toujours mieux qu’un effondrement. Dans cette affaire c’est au patient de décider de la mesure de risque qu’il peut supporter, et de quelle nature est son vrai désir, sachant qu’il ne faut pas trop se fier aux déclarations de bonne volonté ou aux stimulations purement intellectuelles.
Mais enfin, dira-t-on, quel est donc le péril ? Qu’y a t-il, dans ce que vous appelez réel, de si dangereux qu’il faille décourager la plupart des patients d’aller y voir ? La première réponse se trouve dans Freud lui-même, dans cet article de retour sur soi qu’il intitule « Analyse finie, analyse infinie ». On y découvre un Freud tardif, un peu mélancolique et désabusé, qui s’étonne avec sincérité des échecs multiples de la cure : analyses interminables, réaction thérapeutiques négatives, guérisons illusoires suivies de rechutes, symptômes indéracinables, compulsions d’échec, négativisme et désillusion. Sans même parler des psychoses, auxquelles Freud ne s’est guère frotté.
Je crois pourtant que la réponse est dans ce qui précède, et qui me semble lumineux : il faut revenir à la préhistoire du moi, étudier comment le moi se forme (et se déforme) au contact des exigences extérieures et des pulsions intérieures, comment il est bien obligé de construire une sorte de cuirasse pour éloigner, ou nier, ou repousser ce qui est vécu comme péril existentiel. C’est dès cette époque que se construisent les structures fondamentales, ce qui ne donne pas un déterminisme strict –ce serait trop facile – mais des potentialités originelles, avec une plasticité variable, surtout en raison de l’interaction permanente avec l’entourage. On sait que s’il existe des familles de psychotiques c’est sans doute parce que la potentialité psychotique se crée, et parfois se confirme, hélas, dans la vie familiale. ( Le film de Ken Loach sur un cas de schizophrénie adolescente, j’ai malheureusement oublié le titre) Les auteurs anglais, Cooper, Laing ont beaucoup écrit là-dessus dans les années soixante dix, au plus fort de ce qui s’appela l’antipsychiatrie. Les travaux plus récents, surtout d’André Green et de Piera Aulagnier, ont largement confirmé ces intuitions et les ont retravaillées avec grande pertinence. Je renvoie le lecteur à ces travaux que je ne puis résumer ici. Il est possible également, et sans doute plus simple, de lire La Psychopathologie de Bergeret qui distingue clairement les structures psychotiques des névrotiques, en faisant une place à part à l’organisation borderline, dont l’originalité est justement de présenter une plus grande incertitude et plasticité. Enfin, que l’on me permette de rappeler que je traite abondamment de ces questions dans le livre « Philosophie du Borderline » que je publie par fragments successifs dans ce blog, sous la rubrique « Editions »
Le réel, c’est ce qui vient briser les constructions de l’imaginaire. Par exemple la naissance d’un petit frère peut être vécue comme un attentat contre Sa Majesté le MOI chez un enfant trop idolâtré, au Moi à la fois immature et fragile, et qui n’a pas été suffisamment préparé à l’événement par la parole (le symbolique). Remarquons que certains ne se remettent jamais complètement de cette « humiliation » et développent une jalousie fraternelle assassine : Caïn et Abel. La découverte, par le petit garçon, de l’anatomie féminine est aussi un choc de cette nature : « il est possible ( réel ?) que certain(e)s ne possèdent pas ce précieux instrument de plaisir, dont je suis si fier ? Est-ce le cas de maman ? Voilà qui est proprement insupportable ! » Et chez certains se développera une perversion, dont le principe est justement de maintenir la croyance au phallus maternel. Et la mort d’un parent ? « Ainsi un papa peut mourir ? Mais pourquoi m’a-t-il abandonné ? Que vais-je devenir sans lui ? » Et voilà quelqu’un qui, dans certaines circonstances bien précises, j’y insiste, pourra traîner une tendance dépressive incurable. Dans tous ces cas, fort banaux au demeurant et que tout un chacun expérimente un jour ou l’autre, le réel devient traumatique par défaut du symbolique : on ne parle pas assez aux enfants, on les prend pour des demeurés alors qu’ils peuvent à peu près tout comprendre. Et s’ils ne comprennent pas tout à fait, le mot, la parole apporte une sorte de soutien, de support, de signe ou de signifiant qui rend la chose sinon tolérable, du moins existante à titre de possible. Par exemple : l’enfant ne sait pas ce qu’est une crèche, il ne sait pas et ne peut imaginer que sa maman sera absente de longues heures durant (« absente » est-il équivalent à « morte ? » mais on peut l’emmener plusieurs fois sur le site, lui montrer les copains à venir, la maîtresse, les jouets répandus dans la salle, et surtout lui expliquer que maman reviendra, qu’elle revient toujours et quelle l’aime assez fort pour ne jamais abandonner son petit garçon. Quel adulte est capable de se représenter ce qu’est l’absence, pour un tout petit, de sa maman de longues heures durant, absence qui est vécue, sans préparation adéquate, comme un blanc psychique absolu, un trou dans la chaîne temporelle, un évanouissement pur et simple ? Winnicott établit l’âge à partir duquel un enfant peut intégrer l’absence sans la confondre avec la disparition : comme on voit il y faut un certain développement du symbolique, un début de maturation, une capacité à mentaliser le rythme présence/absence, ce qui ne peut se faire dans la première année. Il n’est pas absurde de penser que la plupart des traumatismes s’origine de tels placements abrupts, sans parole, dans des lieux inconnus, forcément anxiogènes (ce que semble confirmer l’insistance étonnante de certains rêves d’angoisse et des cauchemars récurrents).
Pour nous résumer : le symbolique permet une certaine intégration du réel, mais sans doute jamais complètement. Il y faudrait un symbolique qui puisse tout dire, tout expliquer, tout prendre en compte, ce qui est évidemment absurde. Les Précolombiens ne pouvaient rien savoir de ces Blancs hirsutes qui débarquaient sur leurs côtes : ils en firent des dieux incorruptibles, pour leur plus grand malheur. Les dieux se comportèrent comme d’effroyables sauvages. En un sens le symbolique est toujours en retard sur le réel, comme la loi sur les mœurs, ce qui fait justement le trauma. Qui expliquera, et comment, à l’infans blotti dans l’utérus maternel qu’il lui faudra bientôt déménager, traverser le col de l’utérus comme un canal étroit et étouffant, que l’air extérieur agressera ses poumons, qu’il débarquera dans un monde inconnu où il devra faire ses preuves s’il veut exister parmi les hommes ? A considérer tout cela on se demande parfois comment nous faisons pour vivre et ne pas étouffer derechef à l’heure de la naissance ? Il faut croire que l’instinct de vie est extrêmement fort, bien plus fort que l’intelligence, (cf Schopenhauer) et que lui seul, l’instinct, nous donne de quoi résister aux traumas inévitables de la vie. Comment ont fait nos ancêtres, sans la science et la technique ? Ils ont fait, voilà qui est sûr. Et chez eux le symbolique devait être très peu opérationnel. Voilà qui nous donne du courage pour l’avenir. Après tout, la science a du bon quand les religions s’effondrent. Et la philosophie est bien un bond gigantesque vers l’humanité. Un progrès dans le symbolique est toujours un progrès dans l’humain. GK