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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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27 août 2007

De la Nostalgie (suite)

Pour aller plus loin je distinguerai plusieurs niveaux:

1) L'objet du manque est clairement identifié et nourrit la nostalgie: c'est la femme perdue, le pays lontain. Bien. Mais comme le demandait Freud, qu'est ce qui, dans cet objet si clairement défini, crée ce sentiment de déchirure, cette douleur, cette incapacité à faire un travail de deuil? Ici il faut appeler au secours les mystiques et les poètes. Les Gnostiques vivent ce monde présent comme une horrible contrefaçon de ce qui serait le monde véritable, l'oeuvre d'un Démiurge sadique et pervers qui nous a jeté dans la plus affligeante des dérélictions. Qui ne voit que ce monde est une pourrissoire, un déchet abject, une fiente cosmique? Partout la douleur, la mal, la division, la haine, la guerre et la destruction. Si Dieu est Dieu il ne peut avoir consenti à une horreur pareille. Donc le Dieu d'Isaac et de Jacob est un faussaire, l'incarnation du mal absolu. Le gnostique vit l'ici-bas comme un exil, condamné qu'il est à souffrir dans une distance inconcevable du Vrai Dieu bon et Juste, qui seul peut être Dieu. Mais par la Gnose il retrouvera le chemin du Plérôme (La Perfection immobile du Divin)  Son exil prendra fin, nécessairement, et lui passera ce semblant de vie dans une contre-vie, un contre-exil dont la finalité est de rompre tout commerce avec l'Infâme et de regagner au plus vite l'Intelligible dont il a reconnu en lui une parcelle, qu'il nourrira de toute son énergie. C'est peut-être la philosophie la plus radicale de refus du monde, de la matière et du corps. en tout cas elle nous met sur la voie.

2) Convoquant Hölderlin, je trouve des indications fulgurantes sur l'essence de la nostalgie. Hölderlin est l'amant éperdu de la Grèce antique, cette merveille à jamais perdue, cette qualité d'excellence incomparable. Condamné à vivre dans l'exil d'une Allemagne déchirée, livrée  aux potentats locaux, aux bourgeois et aux armées françaises, il rève de sa lointaine patrie.

"Qu'est ce donc, cela qui me tient

Aux antiques rives heureuses

Que je les aime

Plus que le pays de mes Pères,"    (L'Unique, début du poème; traduction personnelle)

Puis le thème se précise et s'élabore dans une vaste mystique de l'univers, par delà le temps présent :

"Pas eux, les Bienheureux qui sont apparus jadis

Les images des dieux dans l'ancien pays

Je ne dois les invoquer désormais, alors

Qu'avec vous, eaux du pays natal

Pleure l'amour du coeur, et que veut-il d'autre

En son deuil sacré?"

Iles bienheureuses, Ionie et Péloponèse, Corinthe, Athènes, Ephèse, qui dira votre splendeur?
Mais les temples sont détruits, les arches arrachées, l'esprit de l'ancien pays s'est envolé et partout ne règne plus que l'affliction. Je ne peux invoquer les anciens dieux. Et je ne puis les ignorer non plus. Alors que ferai-je en ce temps de détresse? Je veux retrouver la vigueur de la culture, le génie du nationel, le feu du ciel sous les cendres! Mais tout est fini. Je dois me retourner vers ma patrie, qui n'est plus exactement le "Heimat" mais le "Vaterland", le pays du Père, celui qui, au fond n'est pas dans le passé, ni  dans le présent, et qui devra bien advenir quelque jour! Que cesse la nostalgie! Pour nous qui vivons le détournement des dieux il n'est d'autre solution qu'une fidèle infidélité: fidèles à l'Esprit, infidèles aux formes historiques. Et ces dieux qui vivaient parmi les hommes ne les voyons nous pas dans les nuages, le tonnerre, les ouragans, les tempètes, les incendies, dans tous les signes du Ciel, mais aussi sur terre même, dans ces sources innombrables, ces fleuves puissants qui tracent leur sillon à travers les montagnes et creusent l'argile et le roc de la plaine, pour y bâtir des villes! Le Rhin n'est-il pas l'âme même de Dionysos qui vient nous tirer de notre sommeil millénaire et nous éveiller à la vie palpitante?

Hölderlin retrouve l'esprit des anciens dieux dans les éléments de la nature, comme faisaient Héraclite et Empédocle, il s'élève à une gigantesque cosmologie qui abolit le passé tout en le réactualisant dans l'éternité de la nature. Alors pourquoi pleurer le sacré, si le sacré est indestructible?

Que retenir? Que nous ne pleurons pas un objet quelconque, mais le sacré, ou le divin. Qu'une telle perte engendre la plus grande douleur, et que rien ne peut consoler l'âme souffrante, tant qu'elle reste attachée à ces images du sacré.

3) Encore H+olderlin : "Le plus grand péril

Est aussi ce qui sauve"   En d'autres termes: ce sacré dont je déplore la perte et qui ne reviendra jamais je n'en ai perdu qu'une image ("Images des dieux dans l'ancien pays") .  L'ai-je d'ailleurs jamais possédé? Ai-je la nostalgie de ce qui fut ou de ce que j'ai rêvé et qui n' a jamais été?  Mais alors, c'est quoi le sacré? Existe-t-il ou non? Faut-il le perdre ou le retrouver? Le chercher ou renoncer à toute quête? C'est là dessus que se séparent les doctrines philosophiques.

Personnellement je propose un exercice inspiré de Pyrrhon. Le voici:

je ne puis dire : le sacré existe

je ne puis dire : le sacré n'existe pas

je ne puis dire : il existait et je l'ai perdu

je ne puis dire : il existait et je ne l'ai pas perdu

je ne puis dire : il n'existait pas et je l'ai perdu

je ne puis dire : il n'existait pas et je ne l'ai pas perdu

Reste peut-être une proposition possible Mais elle me semble informulable, car échappant au principe du tiers exclu. Il existe sans exister. Il n'existe pas sans exister. Il n'existe pas en existant. Il ne va sans exister dans l'inexistence même.

que pleurons-nous, mes amis?  de quoi nous réjouissons-noius? j'écris ces lignes dans un sentiment de dérisoire et de tragiques absolus : pendant que j'écris l'incendie ravage le Péloponèse, menace Athènes, emporte les arbres et les insectes, et les hommes et les femmes et les enfants, confondant tout et tous dans la flamme. Hasard ou malversation? Certains jours sont lourds et certains réveils brutaux.GK

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