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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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14 juin 2007

Insatisfaction

Ce problème de l'insatisfaction est d'une importance incalculable. Une juste position à l'égard de ce fait canonique est absolument nécessaire. Aussi est-ce LA question de la psychologie et de l'éthique. Nous avons vu que la pensée d'Epicure s'origine d'un constat: les hommes ne sont pas heureux. Pourquoi cela? A supposer qu'il ait existé autrefois un âge d'or, pourquoi les hommes ont-ils perdu l'usage et la clef du bonheur? Ce problème est-il historique ou structurel? Mais l'âge d'or n'est qu'un mythe, une projection dans la passé d'un espoir d'avenir. N'étant pas heureux aujourd'hui on rêve d'un passé lumineux, modèle d'un futur vers quoi nous tendons de toutes nos forces, et qui se dérobe à mesure, horizon fuyant de nos fantasmes. Freud renouvellera la question et retrouvera la même hésitation. Les hommes ont-ils perdu un bonheur jadis possédé (mythe du paradis perdu des religions monothéistes) ou bien sont-ils structurellement condamnés à une insurmontable insatisfaction? Je crois qu'aujourd'hui nous pouvons répondre : l'insatisfaction est structurelle. De nature si on veut. Inutile de chercher les Iles bienheureuses, le jardin d'Eden, ou de rêver d'un avenir meilleur. La réalité étant ce qu'elle est il ne faut rien espérer de particulier, et simplement vivre. Freud dira très sèchement que" le bonheur n'est pas au programme de la création"

Cela condamne-t-il purement et simplement le programme éthique de la vie heureuse? je ne le crois pas. mais cela demande une sérieuse révision de nos idées. Le bonheur, tel que le construit le fantasme, est tout simplement chimérique, et disons-le tout net: dangereux. je pense à cette femme qui économisait le moindre groschen, se privant de tout, pour s'acheter, la retraite venue, la maison de ses rêves. Et que se passa-t-il? Elle acheta la maison, s'y installa, et deux jours après elle se pendait. Comment comprendre cela? Dire qu'elle était secrètement mélancolique n'est pas une réponse suffisante. C'est plutôt que dans la réalisation du fantasme, quand réalité et fantasme coïncident, il se produit une terrifiante décompensation qui peut emporter le sujet. Nous vivons tous sur la distinction structurelle du réel et de l'imaginaire. cette distinction est non seulement fondamentale, elle est fondatrice du sujet lui-même. Le sujet se définit très précisément par ce qu'il n'est pas, ou, à défaut, par ce qu'il n' a pas. Donnez-lui tout, il meurt. Oscar Wilde remarquait très justement qu'il y a deux malheurs; voir son désir non réalisé, voir son désir réalisé. J'ajouterai que le plus grave des deux dangers n'est pas celui que l'on croit d'ordinaire.  Car enfin l'insatisfaction n'empêche pas d'exister, alors que le satisfaction (intégrale j'entends, à supposer qu'elle puisse exister) vous terrasse.

Nous retrouvons une fois de plus la question de la jouissance. La psychanalyse nous enseigne que celle-ci est à la fois désirable, interdite, impossible, et terrifiante. Désirable, cela va de soi. C'est comme si l'inconscient, tel le diable des Evangiles, vous soufflait constamment à l'oreille : "jouis!". C'est ce qu'on appelle la tentation, illustrée par d'innombrables textes bibliques et littéraires. Donc on va essayer de jouir. Est-ce que l'on a vraiment envie de jouir? Certes, mais remarquons que tout se passe comme si une voix étrangère nous y poussait d'autant que nous y résistons. Dans la jouissance - ou plutôt son projet - il y a une dimension d'absolu que la culture récuse, un heurt inévitable avec l'interdit social: "tu ne coucheras pas avec ta mère, ton père, ton frère ou ta soeur, tu ne voleras pas, tu ne tueras pas etc" - ce qui crée pour de bon les conditions du plus âpre conflit psychique (la lutte entre le moi et le surmoi, ou entre le moi et le ça, ou entre le ça et le surmoi, ou entre toutes les instances à la fois) . De ce conflit nous sortons ( en sortons-nous?) meurtris, divisés, mutilés, et la jouissance prend un goût amer, si toutefois le sujet n' y a pas déjà renoncé. Franchira l'interdit? franchira pas? Chacun répond comme il peut, et le plus souvent mal, si les conditions d'une belle sublimation ne sont pas réunies. Impossible ensuite, la jouissance. Parce que la jouissance exige le sans-limite, la folie intégrale, ou la mort, de toute manière une sorte de disparition du sujet, une petite mort, une aphanasis, une absence, comme on le voit dans certains passages à l'acte extrèmement dévastateurs, jusqu'au suicide. Le suicide comme jouissance? Eh oui, cela va de soi dans notre analyse. Interdite, impossible, dévastatrice. Que veut dès lors le sujet? Il désire (fantasme ) la satisfaction, mais il ne la veut pas. Il la redoute autant qu'il la désire. Il s'installe dans une sorte de compromis entre désir et renoncement. Il oscille sans fin. Mais ce qui est sûr, c'est quà moins d'être psychopathe, il fuira la satisfaction qu'il identifie à sa disparition. Plutôt l'insatisfaction que la disparition. Rares sont les gens qui font l'inverse, et comme dit le fabuliste: "plutôt souffrir que mourir c'est la devise des hommes."

On voit mieux pourquoi l'insatisfaction est structurelle. Elle nous protège du plus grand danger. Comment comprendre autrement son caractère quasi universel, permanent, récurrent? Tel se plaint interminablement de son épouse et lui est secrètement reconnaissant de ce qu'elle le prive, le frustre, le limite et le contient dans une structure certainement insatifaisante, mais vivable. N'écoutons pas trop les gens qui se plaignent. dans leur malheur il y a une certaine dose de prudence, de bon sens, et disons le tout net : de jouissance qui ne dit pas son nom.

GK

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